Lundi, 13 decembre 1875
[Deux lignes cancellees]
Il y a des jours qui se repetent si exactement, qu'on est etonne, on croit avoir reve, et l'on ne peut se rendre souvent compte de ses souvenirs.
Aujourd'hui par exemple, je suis allee me promener avec Olga en voiture a volonte, nous avons rencontre Audiffret, et nous sommes ensuite allees avec ma tante chez Rumpelmayer, exactement comme le printemps dernier, un jour, je ne me souviens plus lequel.
Les grands nous suivent en landau et je m'amusai a les depister a chaque instant, j'allais beaucoup plus vite et prenais par toutes les rues connues et inconnues, de sorte qu'en tournant pres du jardin public je suis arrivee sur un fiacre et lui abimai la roue.
Il s'approcha chapeau bas et je lui repondis avec une grande majeste qu'il n'avait pas a s'inquieter, que je payais.
Il y a une foule de monde, comme hier, et nous produisons un grand effet, du en partie a la magnifique fourrure qui nous sert de tapis de pieds.
Gonzales me fait ses grimaces du balcon du cercle, et Bibi salue d'en bas et puis regarde avec un sourire approbatif.
Robenson, pale et maigre passe, mais je manque leur rencontre. Dina la voit et me la raconte plus tard. Elle etait en voiture fermee et lui a pied, il n'eut pas le temps de saluer et s'arreta court et resta a regarder la voiture qui s'eloignait tant qu'on pouvait voir, sans bouger et sans detourner les yeux.
Vous voyez d'ici quel effet cela me fait. Je voudrais tordre le cou a la demoiselle. Si bien tordre ! d'une main je la prendrais par la tete, de l'autre par une epaule et je tordrais comme on tord une serviette mouillee.
Et peut-etre s'est-il arrete sans arriere-pensee, quand nous passions il s'arretait aussi et appuye au bras de Rosy nous regardait avec un sourire paternel. Cochon !
Journee des souvenirs. Olga me parle de la veille du pique-nique au Loup, lorsque nous etions tous sur la terrasse et que l'homme blanc est entre par la porte du jardin, a rencontre grand-papa, dans l'obscurite, est presque tombe sur un tas de pierres et enfin nous a trouves. Je me souviens comme je regardais dans l'obscurite si on ne voyait pas venir un fiacre et comme j'attendais neuf heures.
Ah comme j'etais heureuse, comme je m'amusais, comme tout me semblait beau, comme je me croyais reine d'un tas de choses !
Et aussi, quand apres une journee passee dans la maison, les volets fermes, je prenais mon second bain, dans le petit cabinet bleu, a peine eclaire par les derniers rayons du soleil filtrant a travers les persiennes, je chantais comme un oiseau du ciel, j'avais une figure radieuse, comme celle de Saetone je sortais enfin et nous allions au bain de mer.
Si vous saviez comme je suis humiliee, vous me plaindriez serieusement.
Et, a present, qu'on se prepare a me voir exasperee.
Je m'habille pour le theatre, robe Marie-Antoinette. Je suis comme d'habitude, ou plutot jolie.
Et la voiture ne vient pas !!! Capite ?
J'attends jusqu'a dix heures et a dix heures apres avoir passe une robe de chambre et defait mes cheveux, je me presente chez maman dans une disposition d'esprit facile a s'imaginer.
Et moitie riant, moitie pleurant je demande quand on me menera a Rome.
Alors on commence a parler d'Audiffret pour me distraire de mon idee, mais, me couvrant la figure des mains, je cache mes sourires et parle d'une voix severe. Ma tante dit que je reviendrai au bout de deux semaines, car deux semaines c'est tout ce que je puis, sans le voir. Walitsky dit qu'il eut moins de caractere que moi en restant absent moins longtemps. Maman le compare a un corbeau en habit, Dina ajoute aussi quelque chose, mais je tiens si bon qu'au bout d'une heure, la situation de comique qu'elle etait devient tout a fait tragique, maman pleure et appelle sur sa tete tous les maux imaginables, ma tante crie, Walitsky ricane, Dina fait des mines souffrantes et moi, la figure cachee dans les mains, suis en proie au plus grand desespoir.