Jeudi 2 septembre 1875

Jugez de mon humeur par la lettre que j’écris à Schlangenbad:
Madame ma mère,
Quand quittez-vous le Schlangenbad de mon âme ? Où allez-vous après ? Il faudrait savoir un peu ce qu’on fera.
Je ne puis arranger les choses toute seule, il faut qu’on s’unisse. Personne ne veut rien faire, personne ne veut m’aider. Je suis comme Agar dans le désert. Abandonnée de tous et traitée indignement. On s’oppose à tout ce que je désire, et au lieu de m’aider on agit comme envers une ennemie. Tout comme si je voulais entreprendre des choses impossibles. Vraiment c’est laid ! Je suis votre fille et vous ne pensez pas plus à moi que si je n’existais pas. Je dois crier, pleurer et me martyriser pour obtenir les choses qui devraient se faire en dehors de moi. Est-ce parce que je les demande ?
Je n’en sais rien. Tant il y a que je suis dans un état déplorable. Rien ne se fait, personne ne m’écoute !
Bientôt il faudra faire des scènes pour obtenir le manger. Je suis exaspérée et ma patience est à bout. Puisque rien ne vous touche, je vais tout abandonner à la grâce de Dieu. Que tout pourrisse et moisisse et je moisisse moi-même !
Ma tante est comme une idole en pierre. Elle n’écoute pas plus que vous. Je ne sais de quel côté me jeter. Chez vous gronderies, insensibilité envers tout ce qui me touche, moquerie et méchanceté. Ici pas grand chose de mieux. Déjà septembre et rien encore. Nous ne sommes ni à Nice, ni à Paris, ni à Florence, ni au diable ! Depuis cinq ans je hurle pour obtenir un cheval et je reste avec mes hurlements et rien de plus.
On peut attendre mais il y a terme à tout. Or ma patience touche à son terme. Ne craignez rien, je ne menacerai pas, et de quoi puis-je vous menacer ? Je voudrais bien voir la chose qui vous ferait bouger et sortir de cette torpeur énervante, de cette indifférence furieuse et acharnée, si on peut s’exprimer ainsi. Je ne me plains pas de ma tante. Elle est mieux que vous car tout en étant comme vous, elle n’agace pas autant que vous et on est plus tranquille. Mais je ne puis m’en vanter non plus.
Bonjour, je voudrais que vous puissiez renaître pour tâter d’une mère et d’une tante comme ma mère et ma tante, et aussi que vous eussiez mon caractère.
Je ne demande même plus des chevaux et une voiture. Je ne demande qu’un cheval, un seul, un misérable cheval.
Ah ! tenez, vous tous tant que vous êtes, ne valez pas une seule des larmes que vous me faites verser !
Ensuite j’écris ceci:
Cher Monsieur Saëtone, excusez si j’ai encore recours à votre amabilité.
Je vous aurais certainement épargné la peine que j’espère vous voudrez bien prendre, mais je ne connais à Nice personne qui puisse me bien renseigner et surtout personne d’aussi obligeant que vous.
Je voudrais savoir au juste quand auront lieu les fêtes du centenaire de Michel-Ange à Florence. Vous qui lisez les journaux italiens, vous pourrez peut-être me renseigner. Aucun journal français n’en parle, nous sommes, ma tante et moi, seules à Paris et nous trouvons dans une incertitude désolante. Vous savez que c’est un peu pour moi que ma mère consent à aller à ces fêtes, car elle me laisse le soin de m’informer et moi je m’adresse à vous sachant combien vous êtes toujours aimable.
Mme Romanoff vous fait dire bien des choses. Quant à moi acceptez d’avance mes sincères remerciements et mes regrets de vous déranger pour de telles bagatelles.
Marie Bachkirseff.
Grand Hôtel, 281 Paris
Exécrable lettre, mais je suis de mauvaise humeur, ma lettre à maman en a suffisamment expliqué les raisons.
Ce jour fait contraste avec ce jour heureux à Schlangenbad. Caroline m’a essayé mes robes, je me suis presque trouvée mal chez elle. Je suis laide. Au Bois comme hier, cependant je retrouve un peu mon attitude.
De une heure à deux heures les Gonzalès père et fils étaient chez nous.
Je faisais de la coquetterie avec le fils en riant, en le nommant mon ami, mon cavalier et en lui disant que rien n’est changé en lui excepté qu’il ne me fait plus la cour: à cela il dit, tout rougissant, que c’est parce qu’il n’ose pas et je lui dis d’oser et je l’autorise. Il rougit et profite de la permission. Le père m’élève jusqu’aux cieux. Quelle qu’elle soit, la louange fait toujours plaisir, et mon ami de Gonzalès n’en est pas avare.
Tout me fait la grimace, tout ne me semble que noirceurs, déceptions, vilenies.
Je ne crois à rien, je n’espère rien, je ne désire rien.
Mes robes me semblent laides, mes chapeaux affreux, un état à se casser la tête !
Et avec cela une impatience, une tendance vers je ne sais quoi.
Il me semble que tout me manquera comme il me semblait que tout me réussira.
Mon Dieu, calmez-moi.

Notes

Les fêtes données à Florence à partir du 12 septembre 1875 pour le quatrième centenaire de la naissance de Michel-Ange (6 mars 1475), avec une exposition centrée sur le David, récemment transporté à l’Accademia. Le « centenaire » de Marie est approximatif : c’était le 400e anniversaire. Elle se trouvait à Florence pour ces fêtes (12-16 septembre). ↩