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Mercredi 1er septembre 1875 - suite
A trois heures je sors pour nous mettre en voiture toujours avec mon costume sombre, mais une face assez fraîche.En bas nous rencontrons de Gonzalès et fils. Le père commence ses louanges lyriques, le fils le suit d’assez loin.
Après cinq minutes de cette enfance quel charme, quel esprit , etc. etc.
- Savez-vous Maria, dit-il on m’a dit que vous vous mariez, et savez-vous avec qui ? Avec d’Audiffret, me dit-il, sans me donner le temps de rien dire et répondant lui-même à sa question.
- Oh non, ce n’est pas vrai, dis-je le plus naturellement du monde, sans rougir et sans m’agiter. Je sais qui vous a dit cela, c’est Mlle Durand !
- C’est une demoiselle.
- Oui, dit ma tante, c’est Mlle Durand, elle était avec nous l’autre jour au Bois.
- C’est lui que j’épouse, lui mon ami, dis-je en montrant Rémy.
- J’accepte, dit le garçon en s’inclinant.
- Mais savez-vous, Maria, il est un charmant garçon, d’Audiffret, un charmant garçon, dit de Gonzalès pour provoquer la confidence.
- Sans doute, Monsieur, il est très bien, mais ce n’est pas une raison. On ne peut pas épouser tous les charmants garçons, ajoutai-je en riant, et j’en trouve beaucoup de charmants.
Je ne veux plus penser à notre connaissance manquée avec Mme de Gonzalès. Je connais monsieur, je connais Rémy, ils sont charmants pour moi, quant aux dames je ne les connais pas.
Je les traite tous deux en camarades et suis avec eux simple et franche. Il va sans dire que c’est affecté.
Quand il m’a dit ce qu’il m’a dit, je ne fus même pas surprise, je m’y attendais je ne sais pourquoi. Mais ce qui a été bien c’est que je ne me suis pas émue le moins au monde, c’était naturel, il n’y avait pour moi rien d’inattendu, rien de surprenant dans ce qu’il me disait.
Ah ! les Durand ! fi ! les petites misères humaines.
Je suis étonnée. En général je suis si facile à agiter, à émouvoir, surtout par ces choses-là. Je suis étonnée vraiment du peu d’effet que produit sur moi cette petite vengeance des Durand, Carmen de Ballen de Guzman de Durand, comme dit le héros.
Vrai, c’est curieux, moi qui prend feu comme la poudre à la moindre étincelle je reste insensible à ce feu d’artifice des Guzman.
J’appuie sur cela, car je veux qu’on comprenne bien ma pensée. Comme c’est bien de s’inventer tous les romans imaginables avec des héros possibles et impossibles. On est préparé, on s’attend à tout, et on reçoit les bombes avec plus de calme que des confettis au carnaval. Et combien on est mieux tranquille et serein que bouleversé et rougissant par la moindre des choses.
Quant à moi j’éprouve une espèce de respect en face des gens calmes qui prennent tout naturellement et semblent ne s’émouvoir de rien.
Or j’éprouve un grand respect pour ma personne, après la conversation avec mes deux Rémy. Le fils a dix-huit ans, je l’ai connu à treize à quatorze ans, j’avais alors de onze à douze ans. C’était mon plus heureux temps, j’étais parfaitement tranquille sauf les troubles que me causaient les réceptions chez l’impératrice d’Allemagne, la reine Augusta, qui demeurait à côté de la maison de jeu à la Promenade.
Je frémissais à la vue des uniformes dorés, des toilettes resplendissantes qui entraient au palais.
La porte étant ouverte, on pouvait voir l’antichambre et je suffoquais à l’aspect de cette grandeur, à l’odeur pour ainsi dire, de majesté qu’on y respirait.
Puis le palais de la princesse Marie de Bade, duchesse de Hamilton, sœur du grand-duc de Bade et mère de mon duc, surtout quand je voyais y entrer la sœur de Mme Veriguine.
Je l’enviais et je pressentais tous mes tourments à venir, dans ce genre.
N’ai-je pas dit quelque part dans ce journal, après notre promenade à pied avec Girofla: Toute la ville dira qu’il est amoureux de moi, et dans une semaine qu’il m’épouse.
Nous allons chez Binder voir des voitures, il demande six mille trois cents francs pour tout ce qu’il y a de plus beau au monde. Après, nous nous promenons dans le Bois, par une quantité d’allées sombres et presque désertes. A cinq heures nous allons dans la grande allée, il y a foule mais rien de bien.
Lucie Durand me salue avec son plus charmant sourire.
Elle a lancé sa nouvelle, cette fille, et se trouve contente. Nous n’échangeons que quelques mots avec ma tante, la pauvre femme est toute triste de l’absence de mon fiancé. Elle plonge ses regards dans toutes les voitures, elle les promène de tous côtés, chaque arbre est examiné. Cette absence l’a décollée, et tout cela pour moi. Moi-même je suis confuse, je porte la queue basse, on ne sait pourquoi.
Dans ma prière du soir, je me prosterne trois fois pour cette affaire. Battue, battue si misérablement ! Ma fière humeur se soulève contre cette humilation et demande à grands cris une revanche !