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Lundi 26 juillet 1875
Je me sens mieux ayant plus dormi, mais je me suis réveillée dix fois la nuit. Cela ne m’arrive jamais, c’est étrange.Hier j’étais d’une bonté divine, je trouvais tout le monde charmant et quand mes Grâces voulaient se moquer de quelqu’un je les arrêtais et disais tant de bien de ce quelqu’un que je riais moi-même.
Nous avons ce cuisinier russe, comme j’ai dit, il était avant chez le consul qui pour je ne sais plus quelle faute l’avait fait emprisonner pour six mois. Il en est sorti le délai expiré et selon le code au bout de huit jours il doit ou sortir de France ou se trouver une personne qui garantirait sa conduite à venir.
C’est l’affaire de la préfecture, ma tante me prie et j’écris quelques mots à Mercure:
Lettre recopiée · Billet de Marie à Saëtone, 26 juillet 1875Cher Monsieur, Ayez l’obligeance de passer chez nous vers six heures. J’ai affaire à vous. Marie Bashkirtseff.
Il faudra le prier, quel ennui, je le dois pourtant, on a mis cet homme sous ma protection. On me croit puissante parce que ces messieurs de la préfecture viennent ici.
Ma tante garantira mais il faut arranger cela. Enfin nous verrons ce que mon oncle Andriot voudra bien faire.
Il ne vient pas, je vais au bain et à moitié de l’escalier qui mène sous la tente et de ma plus douce voix j’appelle: M. Saetone ! Il monte et je lui explique l’affaire, un peu émue de demander un service, pendant que le bataclan des bains regarde avec une curiosité immense, se demandant quelle affaire puis-je bien avoir avec mon oncle. Il promet de s’en occuper. Il est sorti depuis ce matin et n’a pas reçu ma lettre.
Voyez, lui dis-je, comme tous ces messieurs regardent.
Oui, ne leur dites pas pourquoi vous m’avez appellé, car ils me le demanderont et je ne le leur dirai pas.
Voyez-vous la rusée canaille, c’est pour pouvoir inventer quelque chose, pas pour lui, on ne le croirait pas, mais pour son patron et neveu. Il me prie encore de lui promettre de ne rien dire. Et je ne lui promets rien.
Pas si bête.
Le soir à neuf heures Marie, Olga et moi, déguisées, en femmes de chambre, allons dans la vieille ville chez une diseuse de bonne aventure.
Léonie nous conduisait. Je craignais quelque galanterie du cocher du fiacre mais plus encore je craignais que la sorcière ne me prédît quelque malheur. Elle nous prend pour ce que nous voulions, nous demande si nous sommes placées, etc.
J’avais grande envie de rire tout en lui répondant. Elle me propose une bonne place, mais je lui dis que je veux me marier au moins à un maître d’hôtel.
- Eh ! ma chère, c’est que cela vous ferait une position, je crois bien. Eh bien j’ai votre affaire.
Et elle me propose un jeune domestique de vingt-six ans et qui gagne beaucoup. Enfin elle me fait les cartes.
Quatre hommes m’aiment et plusieurs autres s’occupent et parlent de moi. Il y en a un blond, étranger, un châtain, un homme âgé et un brun.
L’homme âgé est très amoureux mais se tient en arrière et n’ose pas, le brun est parti pour arranger une affaire d’argent, il est inquiet et très jaloux, et craint que je ne le trompe. Dans très peu de temps il me demandera en mariage et je me querellerai avec lui. Je me marierai d’une façon très brillante et dans très peu de temps, plusieurs personnes voudront l’empêcher par jalousie et voudront ternir ma réputation, mais je sortirai victorieuse. Un homme de peu surtout dira du mal de moi au brun et tâchera de l’éloigner par amour pour moi. Il m’arrivera de l’argent de tous côtés. Ce que je désire réussira pleinement, je sortirai victorieuse, je me marierai très vite, et aurai tout ce que je désire.
Un certain blond voudra me faire une vilenie mais j’aurai tant de gens pour moi qu’il ne pourra rien.
Le brun qui est amoureux ne pense qu’à moi et attend une lettre ou une nouvelle de moi et je le verrai demain ou après-demain vers le soir.
Enfin, je suis sous la protection de l’ange, le soleil m’éclaire et il m’arrivera de grandes richesses. Voilà les paroles finales de la vieille.
Je suis enchantée et, au lieu d’écouter ce qu’elle dit à mes compagnes, je badine avec Léonie et dis mille bêtises.
Je me suis bien fait expliquer le mariage, elle ne me peut préciser mais le mariage y est, pour sûr et très vite. Et un mariage avec le brun auquel je pense. C’est vague, je pense à plusieurs bruns. Mais ce qu’elle m’a dit du brun en voyage, me ravit.
Ah ! si c’était vrai.
Comme je le chasserais, comme je le tourmenterais. Quelle bonne leçon je [lui] donnerais !
Comme je lui prouverais le contraire de ce qu’il pense !
Si la vieille n’a pas dit vrai, elle a au moins dit tellement selon mes désirs que je crois que c’est vrai.
Elle a aussi dit que je recevrai une lettre.
Quanto al matrimonio c’est vrai, mes cartes à moi me le disent à chaque instant.
Le plus tôt sera le mieux. Il y a des jours où je ne puis écrire deux lignes, c’est un jour comme ça aujourd’hui. Je suis énervée !
Nous faisons arrêter la voiture en face le numéro 77. Au lieu de rentrer je casse les baguettes de bois qu’on avait mises entre les barreaux de la grille, introduit ma main dedans et arrache une plante comme la dernière fois, mais dix fois plus grande, j’ai la main criblée d’épines mais je ne m’arrête pas là, j’arrache un joli cactus chez Rosalie Léon et alors nous rentrons.
Nina prend le thé chez nous jusqu’à un heure du matin.
Mais on ne rit plus comme avant, comme avant de connaître Girofla.
Je ne puis écrire !