Vendredi 4 juillet 1873

Toute la matinée, au lieu d’étudier, j’ai cousu cet abominable corsage et j’ai fini par le gâter. Non, je ne puis m’occuper à coudre, c’est trop bête.
Je trouve la même ressemblance d’Apollon du Belvédère avec Hamilton, que du presto du concerto en la mineur de Mendelssohn avec la marche égyptienne de Strauss. Cela m’a frappé.
Ma chambre est le centre de tout. Encore ce matin on s’est rassemblé chez moi.
A cinq heures je suis allée à la mer avec Mme Anitchkoff et ses enfants. J’ai plongé. Les Durand se sont tous baignés.
A huit heures je suis encore sortie. Ayant reconduit maman etc. à la gare, nous, moi, Paul et Dina, nous [nous] assemblâmes chez moi, comme d’habitude, après avoir causé, chacun alla chez soi. Je restais seule, la lune éclairait ma chambre et je n’ai pas allumé les bougies. Je sortis sur la terrasse et j’entendis des sons lointains de violon, guitare et harmonica-flûte. Je rentrais vite et me mis à la fenêtre pour mieux écouter. C’était un trio charmant, il y a longtemps que j’ai écouté de la musique avec tant de plaisir. Dans un concert, on est plus occupé à examiner le public qu’à écouter, mais ce soir, vers onze heures, au clair de la lune, toute seule, je dévorais, si je puis m’exprimer ainsi, cette sérénade car c’en était une.
Les jeunes gens niçois nous ont joué une sérénade. On ne peut être plus galant. Malheureusement les jeunes gens à la mode ne veulent plus de ces amusements innocents et charmants, ils préfèrent passer leur temps à boire en société de vilaines femmes. Tandis que la musique, qu’y a-t-il au monde de plus beau ! Et aussi qu’y a-t-il de plus noble, galant et amusant que de chanter une sérénade comme dans l’ancienne Espagne. Ma parole, après les chevaux, c’est la première chose pour moi. Et si j’étais homme, je passerais ma vie à l’écurie, aux courses, au tir, au salon un peu, sous la fenêtre de ma belle et finalement à ses pieds. Mille aventures, des obstacles, des choses impossibles, des combats (on dirait que je suis bourrée de romans et cependant je n’en ai jamais lu excepté quelques anglais). C’est ma nature, ma vie. On voit partout la bonté de Dieu. Il m’a faite femme pour m’empêcher de faire les folies que je voudrais. Toutes les femmes seraient folles de moi et comme à la fin des fins, je n’en aimerais qu’une, j’aurais rendu bien des gens malheureux. Dieu a écarté cela. Je suis donc à écouter, ils jouaient tout à fait joliment. Dina et Paul vinrent chez moi et nous avons encore écouté. Nos sérénadiers [sic] partis, je me mis à prier Dieu. J’étais si bien disposée, j’en étais à l’endroit où je prie pour lui. Tout à coup Dina m’appelle, je viens, elle me montre une ombre sur le mur, je regarde quelques minutes et je vois que c’est un homme, un voleur assurément, car il voulait se cacher. J’étais effrayée. Nous avons imaginé mille choses, il va monter nous voler, nous tuer même. J’envoyais Marie dans la ruelle, elle alla avec un homme mais en ce moment le voleur disparut. J’avais très peur car Dina m’a dit qu’il se cachait et se montrait, rampait près du mur et toutes sortes de manœuvres pour n’être point vu. Je fermai bien les volets de ma porte sur la terrasse et pour plus de sûreté, je la barricadai avec ma table de nuit, la cuvette dessus, la carafe et toutes la vaisselle, afin, qu’en ouvrant la porte, cela tombe et je me réveille, j’ai même, contre l’ordinaire laissé ma porte ouverte pour plus vite me sauver.