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Monday 6 September 1875
A basin for my tears, please!Lundi 6 septembre 1875
My mother writes me words of comfort; my aunt reads me the letter. I am naked and ready for my bath; instead of bathing I sit down on the floor like the Crouching Venus and for an hour I weep in silence.
Ma mère m’écrit des consolations, ma tante me lit cette lettre, je suis nue et prête à me baigner, au lieu de me baigner je me place par terre comme la Vénus accroupie et pendant une heure je pleure en silence.
I need not state the cause of my eternal grief. I have wept and I am weeping still; I am disheartened, crushed, wretched. I no longer hope for anything — yes, I do: I hope either for death or for a change. The tears and the fits of despair grow more frequent day by day; such a state cannot last. A great change will come to me, or at least a few days of forgetting.
Je n’ai pas besoin de dire la cause de ma douleur éternelle, j’ai pleuré et je pleure encore, je suis découragée, abattue, misérable. Je n’espère plus rien, si, j’espère ou la mort ou un changement. Les larmes et les désespoirs deviennent de jour en jour plus fréquents, un pareil état ne peut durer; il me viendra un grand changement, ou au moins quelques jours d’oubli.
If I die, which seems to me near and likely, I want a marble statue made of me thirty-three times life-size, and this statue set in the middle of the garden of the villa in Nice, after the houses and everything else on the property have been pulled down. Not in the middle, rather: a rise six metres high is to be built at the far end of the garden, sloping down to the Promenade, where the garden will be at its ordinary level.
Si je meurs, ce qui me semble prochain et probable, je veux qu’on fasse ma statue en marbre trente trois fois la grandeur naturelle, qu’on place cette statue au milieu du jardin de la villa à Nice, après avoir démoli les maisons et tout ce que contient la propriété. Non pas au milieu, mais qu’on fasse une élévation de six mètres au fond du jardin, cette élévation ira en diminuant jusqu’à la Promenade, où le jardin sera de niveau ordinaire.
Tall trees are to be planted in a very wide amphitheatre near the wall on the rue de France, so as to form a kind of great green wall, and my statue placed on this rise so that the green wall serves as its background; but the statue must stand three metres away from the trees. The garden will be planted and well kept, and this will depend on the day of my death: every week, on the Monday or the Tuesday — on whichever day I die — the municipal band of Nice will play in the garden and people will come as to a public garden, only they will be admitted solely on invitations issued by the members of the Cercle de la Méditerranée, so as to keep out nursemaids and soldiers. There will be dancing: dancing matinées. And every year, on the anniversary of my passing, there will be a night fête and my statue will be crowned with roses. This is to be done at the expense of my mother or my aunt, who are to set aside a sum whose interest will pay these costs — that is, half the interest, the other half to be distributed to the poor on the anniversary every year. In this way it will be in perpetuity, and in this way at least I immortalise myself.
Qu’on plante de grands arbres en amphithéâtre très évasé, près du mur de la rue de France de sorte à former comme une grande muraille verte, et qu’on place ma statue sur cette élévation, de façon à ce que la muraille verte lui serve de fond, mais il faudra que la statue soit éloignée de trois mètres des arbres. Le jardin sera planté et bien soigné et cela dépendra du jour de ma mort, chaque semaine, le lundi ou mardi ou enfin le jour de ma mort, la musique municipale de Nice jouera dans le jardin et on y viendra comme un jardin public, seulement on n’y viendra que par des invitations faites par les membres du Cercle de la Méditerranée, afin d’éviter les bonnes d’enfants et les soldats. On dansera, ce seront des matinées dansantes. Et chaque année à l’anniversaire de mon trépas il y aura fête de nuit et ma statue sera couronnée de roses. Ceci se fera aux frais de ma mère ou de ma tante qui devront affecter une somme dont les intérêts payeront ces frais, c’est-à-dire la moitié des intérêts et l’autre moitié serait distribuée aux pauvres le jour anniversaire chaque année. De cette façon ce sera à perpétuité et je m’immortalise au moins ainsi.
This is to be regarded as my last will and carried out to the letter.
Ceci doit être regardé comme ma volonté suprême et exécuté absolument.
In this dejection and this incessant, dreadful pain I do not curse life. On the contrary, I love it and find it good. Would you believe it, I find everything good and pleasant, even tears, even pain. I love to weep, I love to despair, I love to be grieved and sad. I regard all that as so many amusements, and I love life in spite of everything, and I want to live. It would be cruel to make me die when I am so accommodating. I weep, I complain, and at the same time I like it — no, not that, I don’t know how to put it... In short, everything in life pleases me, I find everything pleasant. And while asking for happiness I find myself happy to be wretched — it is no longer I who find myself so; my body weeps and cries out, but something in me that is above me rejoices at everything.
Dans cet abattement et dans cette douleur incessante et affreuse je ne maudis pas la vie. Au contraire je l’aime et je la trouve bonne. Le croira-t-on, je trouve tout bon et agréable, jusqu’aux larmes, jusqu’à la douleur. J’aime pleurer, j’aime me désespérer, j’aime à être chagrinée, triste. Je regarde tout cela comme autant de divertissements et j’aime la vie, malgré tout, et je veux vivre. Ce serait cruel de me faire mourir quand je suis si accommodante. Je pleure, je me plains et en même temps cela me plaît, non pas cela, je ne sais comment dire... Enfin tout dans la vie me plaît, je trouve tout agréable. Et tout en demandant le bonheur je me trouve heureuse d’être misérable, ce n’est plus moi qui me trouve ainsi, mon corps pleure et crie mais quelque chose dans moi qui est au-dessus de moi se réjouit de tout.
It is not that I prefer tears to joy — that would be absurd — but far from cursing life in moments of despair, I bless it and say: I am unhappy, I complain, but I find life so beautiful that everything seems beautiful and happy to me, and I want to live.
Ce n’est pas que je préfère les larmes à la joie, ce serait absurde, mais, loin de maudire la vie dans les moments désespérés, je la bénis et dis: Je suis malheureuse, je me plains mais je trouve la vie si belle que tout me paraît beau et heureux et je veux vivre.
Apparently this someone who is above me, and who so enjoyed weeping, has gone out this evening, for I feel very unhappy — more than ever before, it seems to me.
Apparemment ce quelqu’un qui est au dessus de moi et qui se réjouissait tant de pleurer, est sorti ce soir, car je me trouve bien malheureuse, comme jamais il me semble.
Well then, my God, why not kill me at once, why drag out so wretched a life! And what have I done that He should turn away from me? Have I not always worshipped His name! Ah, God is unjust to His poor creature. If one is all-powerful, is that a reason to torment, to roast over a slow fire?
Eh bien, mon Dieu, que ne pas me tuer de suite, pourquoi prolonger une vie si misérable ! Et qu’ai-je fait pour qu’il se détournât de moi ? N’ai-je pas toujours adoré Son nom ! Ah ! Dieu est injuste envers Sa pauvre créature. Si on est tout- puissant, est-ce une raison de tourmenter, de cuire à petit feu.
Ah, my God, I dare to reproach You. You can send me other misfortunes, but You cannot make me more wretched.
Ah ! Mon Dieu, j’ose vous faire des reproches. Vous pouvez m’envoyer d’autres malheurs mais vous ne pouvez pas me rendre plus misérable.
Besides, in my utter dejection I am ready for anything!
D’ailleurs dans mon suprême abattement je suis prête à tout !
Hardly have my tears subsided when Rémy comes. And we spend an hour, my aunt, he and I, saying nothing.
A peine les larmes sont-elles calmée que vient Rémy. Et nous passons une heure, ma tante, moi et lui à ne rien dire.
He is a serious young man, affectionate and kind. But I am beside myself. My aunt goes out for ten minutes and he begs me to tell him my troubles, since I told him he was my friend. I told him nothing and steered the conversation elsewhere. Are my troubles the kind one tells? Can anyone understand them without having felt them? Those who have not felt them will laugh. Ah, may they choke on that laugh!
C’est un garçon sérieux aimant, bon. Mais je suis hors de moi. Ma tante sort pour dix minutes et il me prie de lui dire mes peines, puisque je lui ai dit qu’il était mon ami. Je ne lui ai rien dit et tournai la conversation d’un autre côté. Est-ce que mes peines sont de celles qu’on raconte ? Est-ce qu’on peut les comprendre sans les avoir éprouvées. Ceux qui n’ont pas éprouvé riront. Ah ! puissent-ils étouffer avec ce rire.
I am overwrought; I talk without stopping and deliver a sort of speech on jealousy. Why on jealousy? I have no idea. Jealousy and monarchy are my favourite subjects.
Je suis surexcitée, je ne cesse de parler et fais une espèce de discours sur la jalousie. Pourquoi sur la jalousie ? Je n’en sais rien. La jalousie et la monarchie sont mes sujets favoris.
Is there anything in the world more absurd than jealousy? One makes oneself ridiculous by being jealous. You love a woman, she loves you; one fine day she stops loving you — but is it her fault? Does she stop loving because she no longer wants to love?
Y-a-t-il au monde rien de plus absurde que la jalousie. On se rend ridicule en étant jaloux. Vous aimez une femme, elle vous aime, un beau jour elle cesse de vous aimer, mais est-ce de sa faute ? Est-ce qu’elle n’aime plus parce qu’elle ne veut plus aimer ?
Did she love because she wanted to love? No. Well then, why torture oneself, and torture her? Why this useless, stupid, pitiful fury? For a man or a woman cast off and exchanged for another is always, whatever anyone says, pitiful, and the great tragic robe drapes their ridiculous side very badly. One no longer loves the same person, one loves another, but not because one wants it so, [Four lines crossed out] it is an incomprehensible, involuntary change, produced no doubt by the shifting of the molecules of our imagination.
Est-ce qu’elle a aimé parce qu’elle voulait aimer ? Non. Eh bien pourquoi donc se martyriser, la martyriser. Pourquoi cette fureur inutile, stupide et pitoyable. Car un homme ou une femme rejetés et échangés contre un autre ou une autre, sont toujours quoiqu’on dise pitoyables et leur côté ridicule est bien mal drapé par la grande robe tragique. On n’aime plus le même, on en aime un autre, mais ce n’est pas parce qu’on le veut ainsi, [Quatre lignes cancellées] c’est un changement incompréhensible, involontaire produit sans doute par le déplacement de nos molécules de l’imagination.
If one is jealous past all bearing, well then, kill! Kill them both, and oneself afterwards.
Si on est jaloux à n’en pouvoir plus, eh bien qu’on tue ! qu’on tue tous les deux et soi-même après.
I always wonder whether there is anything in the world uglier or more ridiculous than scenes of jealousy. When one is jealous without cause, when one suffers or doubts, then one should go to the woman and beg her, in the name of all she holds dear and sacred, to put an end to the doubt. One is far more wretched then, for women are great hussies, always ready to torment those who give themselves up to them in good faith.
Je me demande toujours s’il y a au monde quelque chose de plus laid, de plus ridicule que les scènes de jalousie. Quand on est jaloux à tort, quand on souffre ou on doute, alors il faut aller trouver la femme et la supplier au nom de tout ce qu’elle a de cher et de sacré de faire cesser ce doute. On est bien plus misérable alors, car les femmes sont de grandes faquines qui sont toujours prêtes à martyriser ceux qui se livrent à elles loyalement.
This speech finished — a speech that, for the first time in my life, faithfully renders my thought — we go out.
Ce discours achevé, discours qui pour la première fois de ma vie rend fidèlement ma pensée, nous sortons.
But everything seems to be against me. Let a great misfortune come: one is crushed by it, one weeps over it, and in the end one calms down. But no, that is not how I am tormented. At every step I take, the ground gives way under my foot.
Mais tout semble m’être contraire. Qu’un grand malheur vienne, on en est écrasé, on le pleure et on finit par se calmer. Mais non, je ne suis pas tourmentée ainsi. A chaque pas que je fais la terre se dérobe sous mon pied.
The furniture — fallen through; the journey to Russia — fallen through; the journey to England — fallen through; the horse — fallen through; horses and carriages — fallen through; all the dresses I have ordered just now — botched, spoiled.
Meubles manqués, voyage de Russie manqué, voyage en Angleterre manqué, cheval manqué, chevaux et voitures manqués, toutes mes robes commandées à présent, manquées gâtées.
The journey to Florence on the point of falling through; if it does not, it will be a miracle.
Voyage à Florence sur le point de manquer, s’il ne manque pas ce sera un miracle.
Everything, everything, everything! And I have forgotten to count Audiffret, but I am so wretched that I am in no mood for such trifles.
Tout, tout, tout ! Et j’ai oublié de compter Audiffret, mais je suis si misérable que je ne me sens pas l’esprit à ces bagatelles.
To crown my misfortune there is nothing to pay for the orders with; my aunt, not knowing I was in Paris, brought nothing — the money is waiting for her in Nice.
Pour comble de disgrâce il n’y a pas avec quoi payer les commandes, ma tante ne me sachant pas à Paris n’a rien apporté, l’argent l’attend à Nice.
Everything fails me. Year after year I dragged along my pitiful hopes; year after year [they] kept me going with empty promises. For four years I have been howling, for four years I have been begging, for four years they have been promising. And nothing, nothing, nothing!
Tout me manque. D’année en année je traînais mes pitoyables espérances, d’année en année [elles] me soutenaient par de vaines promesses. Depuis quatre ans je hurle, depuis quatre ans je supplie, depuis quatre ans on promet. Et rien, rien, rien !
Ruin, dishonour, wretchedness, shame! Isolation. Oh, that is the most terrible — contempt and isolation! Do understand me: this is not a spoiled child throwing tantrums over a horse or a carriage; it is a soul in torment, a wretched heart, a creature whom God spurns with His foot. One who, before having lived, has had enough of life. Oh no, no, I lie: I have sorrows enough, but I want life!
Ruine, déshonneur, misère, honte ! Isolement. Oh ! c’est le plus terrible, mépris et isolement ! Comprenez-moi donc, ce n’est pas une enfant gâtée qui fait des caprices pour un cheval ou une voiture, c’est une âme en peine, un cœur misérable, une créature que Dieu repousse du pied. Qui, avant d’avoir vécu, a assez de la vie. Oh ! non, non, je mens, j’ai assez de chagrins mais je veux la vie !
One who has only just been born and who hates the human race. In a heart where there should be nothing but trust, sympathy and kindness, there is nothing but mistrust, rage, hatred, despair.
Qui vient de naître et qui déteste le genre humain. Dans un cœur où il ne devrait être que confiance, sympathie et bonté il n’y a que défiance, rage, haine, désespoir.
I have not yet done harm to anyone, and already I have been slandered, offended, humiliated! How can I love people? I hate them! But God does not permit hatred. But God abandons me. But God is testing me. Well, if He is testing me, He must end the test; He sees how I take it, He sees that I do not hide my grief beneath a cowardly hypocrisy, like that rascal Job, who simpered before Our Lord and made a dupe of Him.
Je n’ai encore fait de mal à personne et on m’a déjà calomniée, offensée, humiliée ! Comment puis-je aimer les hommes ! Je les déteste ! Mais Dieu ne permet pas la haine. Mais Dieu m’abandonne. Mais Dieu m’éprouve. Eh bien s’il m’éprouve Il doit cesser l’épreuve, Il voit comme je prends la chose, Il voit que je ne cache pas ma douleur sous une lâche hypocrisie comme ce coquin de Job qui en minaudant devant notre Seigneur en a fait sa dupe.
The years fly by and nothing moves forward. I knew my life would be either brilliant as a star or short and wretched. I see which of the two it is. By the most abominable paths God is leading me to the grave. In that case I beg — I order, if need be — the execution of my last wish concerning my statue. It is my one and only wish.
Les années fuient et rien n’avance. Je savais que ma vie serait ou brillante comme une étoile ou courte et misérable. Je vois laquelle des deux elle est. Dieu par les chemins les plus abominables me mène au tombeau. Dans ce cas je supplie, j’ordonne s’il le faut l’exécution de ma dernière volonté concernant ma statue. C’est mon unique volonté.
Ready to weep at any moment, but outwardly calm, I go to the Bois! I am going to speak again of Audiffret, the ex-Girofla, and it will probably be the last time in the way I have spoken of him until now. I am in no mood for these trifles, but I would just as soon be done with it at once, since the occasion presents itself.
Prête à chaque instant à pleurer, mais calme en apparence je vais au Bois ! Je vais reparler d’Audiffret, de l’ex-Girofla, et ce sera probablement la dernière fois de la façon dont j’en ai parlé jusqu’à présent. Je n’ai pas l’esprit à ces misères mais j’aime autant en finir de suite puisque l’occasion s’en présente.
We see him hopping about in the Bois. He is a very strange gentleman: after spending two whole months never leaving our side, after being very well received in our house, he barely bows and has not paid a call. Really, I shall never understand these people who make your acquaintance, come, are all amiability, and then one fine morning turn away from you. Just as one does with shopkeepers: one comes, one buys, and one goes off without a care.
Nous le voyons sautiller au Bois. C’est un bien étrange monsieur, après avoir passé deux mois entiers sans nous quitter, après avoir été fort bien reçu dans notre maison, à peine il salue et n’a pas fait de visite. Vraiment je ne comprends jamais ces personnes qui font connaissance, viennent, sont tout aimables et puis un beau matin se détournent de vous. Tout comme on fait avec les boutiquiers, on vient, on achète et on s’en va sans soucis.
All at once he ceases to be Girofla, the interesting young man, the poseur, who shows off and plays the disdainful one but stays within the bounds of propriety, and becomes simply M. d’Audiffret, a gentleman like many others, who behaves rudely — or rather, who behaves as so many others have behaved towards us.
Il cesse tout d’un coup d’être Girofla, le jeune homme intéressant, poseur, qui fait le beau, le dédaigneux, mais reste dans les bornes de la convenance et devient simplement M. d’Audiffret, un monsieur comme il y en a beaucoup, qui se conduit en impoli, ou plutôt qui se conduit comme se sont conduits tant d’autres envers nous.
As soon as he is seen in this light he no longer moves me; in an instant he is a hundred leagues from me, I shall not lift a little finger for him, and he is as indifferent to me and as detested as the others, as all of them.
Dès qu’il est envisagé ainsi, il ne me touche plus, en un instant il est à cent lieues de moi, je ne bougerai pas le petit doigt pour lui et il m’est aussi indifférent et aussi détesté que les autres, que tous.
How happy I am to love no one. There were moments, though, when I wondered whether I did not love that one. Oh, but they were only moments, seconds, when I was irritated, when I needed a cause for my fits of anger. It is strange of me to speak here of those moments of impossible doubt. I speak of them to rejoice in the impossibility. I am astonished that in one minute a man who occupied me for so long should drop so completely out of my thoughts. I have spoken1.
Comme je suis heureuse de n’aimer personne. Il y avait des moments pourtant où je me demandais si je n’aimais pas celui- là. Oh ! mais ce n’était que des moments, des secondes, quand j’étais irritée, quand il me fallait une cause pour mes colères. Je suis étrange de parler ici de ces instants de doute impossible. J’en parle pour me réjouir de l’impossibilité. Je m’étonne qu’en une minute un homme dont je me suis si longtemps occupée, se détache si complètement de ma pensée. Dixi.
One thing grieves me above all: not the collapse of all my plans, but the regret this string of mishaps causes me. Not for my own sake — I don’t know whether I shall be understood — but because it pains me to see reverses piling up on my life, my life that I should like to be clear and happy, as it pains one to see stains piling up on a white dress one wanted to keep clean. At each little sorrow my heart tightens, not for the sorrow myself, but out of pity, for each sorrow is like a drop of ink falling into a glass of water: it never fades, and added to those before it, it turns the glass of water from clear to grey, to black and dirty. However much water one adds afterwards, the grimy bottom always remains.
Une chose me chagrine par-dessus toutes, c’est non pas la chute de tous mes plans, mais le regret que me cause cette suite de mésaventures. Non pas pour moi, je ne sais si on me comprendra, mais parce que je suis peinée de voir s’accumuler sur ma vie des revers, sur ma vie que je voudrais claire et heureuse, comme on est peiné de voir s’accumuler des taches sur une robe blanche qu’on voulait conserver propre. A chaque petit chagrin, mon cœur se serre, non pas pour le chagrin moi, mais de pitié, car chaque chagrin est comme une goutte d’encre tombant dans un verre d’eau, il ne s’efface jamais et ajouté à ses prédécesseurs rend le verre d’eau clair, gris et noir et sale. On a beau ajouter de l’eau après, le fond crasseux reste toujours.
My heart tightens because each time it is an irreparable stain on my life, in my soul. Does one not feel a strange, deep sadness in the face of irreparable things, however insignificant they may be? My white dress has long been spotted like a jaguar’s skin, and yet at each new stain I am sad.
Mon cœur se serre parce que c’est chaque fois une tache irréparable sur ma vie, dans mon âme. N’est-ce pas que l’on sent une tristesse étrange et profonde en face des choses irréparables quelque insignifiantes qu’elles soient. Depuis longtemps déjà ma robe blanche est tachée comme la peau du jaguar et cependant à chaque nouvelle tache je suis triste.
My aunt tries to talk to me at dinner; I beg her rather roughly not to talk to me, to leave me in peace, for in my state my greatest happiness is to be alone and undisturbed. I tell her so, and it is the truth.
Ma tante essaye de me parler à dîner, je la supplie assez rudement de ne pas me parler, de me laisser tranquille, car dans mon état mon plus grand bonheur est de rester seule et tranquille. Je le lui dis et c’est la vérité.
In the lift she attempts a sort of reproach about the fortune. But this reproach had no other aim than to prove to me that she was powerless to meet my needs; the reproach was an excuse and a consolation at the same time. But my pride takes it seriously, and besides, I want to sound this woman out; so, as we come into our rooms, my heart tight, my lips pressed together, tears in my eyes, I say in a trembling voice:
Dans l’ascenseur elle essaye une espèce de reproche pour la fortune. Mais ce reproche n’avait d’autre but que de me prouver son impuissance à satisfaire mes besoins, ce reproche était une excuse et une consolation en même temps. Mais mon orgueil le prend au sérieux, et de plus je veux sonder cette femme, en entrant chez nous le cœur serré, les lèvres serrées, les larmes aux yeux et d’une voix tremblante:
If twenty-five souls live on this fortune, why not take one’s own fortune and live apart?
Si vingt-cinq âmes vivent sur cette fortune, pourquoi ne pas prendre sa fortune et vivre séparément.
I no longer know what she answered, but after a moment she burst out in complaints against heaven knows whom, and into sobs, just as I was dissolving in tears on my side, in my room. I saw so much sincerity, love and grief in those tears that I felt disarmed and more wretched than ever, for I no longer had anyone to strike at — I had only a creature as unhappy as myself; for this is the first time I have seen her weep since her mother’s death.
Je ne sais plus ce qu’elle me répondit mais au bout d’un instant elle éclata en plaintes contre on ne sait qui, en sanglots comme je fondais en larmes de mon côté dans ma chambre. Je vis tant de sincérité, d’amour et de chagrin dans ces larmes que je me sentis désarmée et plus misérable que jamais car je n’avais plus sur qui frapper, je n’avais plus qu’une créature aussi malheureuse que moi, car c’est la première fois que je la vois pleurer depuis la mort de sa mère.
Then I wanted to go to her, kiss her and weep with her, thank her for the proof she had just given me that not all people are unworthy of love, that there are good and true feelings in this world. For after all she is only my aunt; often, exasperated by my endless lamentations, she cries out:
Alors je voulus aller vers elle l’embrasser et pleurer avec elle, la remercier de la preuve qu’elle venait de me donner, que tous les hommes ne sont pas indignes d’amour, qu’il y a de bons et de vrais sentiments dans ce monde. Car au bout du compte elle n’est que ma tante souvent exaspérée par mes lamentations sans fin elle s’écrie:
— Why do I put up with this? What does it have to do with me? I am a stranger to you — go to your own people!
-Pourquoi est-ce que je supporte cela, en quoi cela me concerne-t-il, je vous suis étrangère, allez chez les vôtres !
Today she cried out in the same way, and for the first time I said to her what I said this evening. You have seen how well I succeeded. And I thank God, for from now on I am sure of her, as sure as of myself, as of my mother — more than of my mother.
Aujourd’hui elle s’est écriée de la même manière et pour la première fois je lui ai dit ce que j’ai dit ce soir. On a vu comme j’ai réussi. Et je remercie Dieu, car désormais je suis sûre d’elle, sûre comme de moi-même, comme de ma mère, plus que de ma mère.
I wanted to go to her, but I had not the strength; I stayed in my dark room, dazed, crushed, my eyes full of tears. But I did not grimace as I wept; the tears fell naturally, as water falls from a fountain without stirring the stone in the least. I was numb, strange; had anyone given me poison to drink I would have drunk it. I thought I was going mad, and I longed for madness without understanding anything.
Je voulus aller vers elle, mais je n’eus pas la force, je restai dans ma chambre sombre, hébétée, abattue, des larmes pleins les yeux. Mais je ne grimaçais pas en pleurant, les larmes tombaient naturellement comme l’eau tombe de la fontaine sans imprimer le moindre mouvement à la pierre. J’étais engourdie, étrange, qu’on m’eût donné du poison à boire je l’eusse bu, je crus que je devenais folle, et je désirai la folie sans rien comprendre.
I sank to my knees; my soul rose towards God, but I could not frame any prayer. I raised my eyes to heaven, rested my chin on my hands and stayed like that for some time. But no doubt God does not receive my prayer, for I felt very wretched and let myself slide to the floor, sat like an idiot on the carpet without moving my head, without moving the blinking like an owl or a madwoman.
Je me laissai aller à genoux; mon âme s’éleva vers Dieu, mais je ne pus formuler aucune prière, je levai les yeux au ciel, j’appuyai mon menton sur les mains et je demeurai ainsi quelque temps. Mais sans doute Dieu ne reçoit pas ma prière car je me sentis très misérable et me laissai aller par terre, m’assis comme une idiote sur le tapis sans bouger la tête, sans bouger les en clignant des yeux comme un hibou ou une insensée.
No human language can explain my state; it seems to me that I was not alive, or that during those terrible moments only my body was alive.
Aucune langue humaine ne peut expliquer mon état, il me semble que je ne vivais pas, ou que pendant ces moments terribles mon corps seul vivait.
At last I went to fetch a candle and began to write.
Enfin j’allai chercher une bougie et me mis à écrire.
My God, Thou whom I have doubted, Thou whom I have accused, Thou who hast a hundred times the right and the power to crush me a hundred times over or to torment me without end — Thou, my God, who alone art good, eternal and merciful, have pity on me.
Mon Dieu, Toi dont j’ai douté, Toi que j’ai accusé, Toi qui a cent fois le droit, le pouvoir de m’écraser cent fois ou de me tourmenter sans fin. Toi Mon Dieu qui es seul bon, éternel et miséricordieux, aie pitié de moi.
Forgive me, turn not away from me, hear me!
Pardonne-moi, ne te détourne pas de moi, entends-moi !
My God, my God, my God, I have only Thee. Protect me! My God! My God!
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu je n’ai que Toi. Protège-moi ! Mon Dieu ! mon Dieu !
Notes
In Latin in the original: Dixi. ↩