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Lundi 6 septembre 1875
Un bassin pour mes larmes s.v.p. !Ma mère m’écrit des consolations, ma tante me lit cette lettre, je suis nue et prête à me baigner, au lieu de me baigner je me place par terre comme la Vénus accroupie et pendant une heure je pleure en silence.
Je n’ai pas besoin de dire la cause de ma douleur éternelle, j’ai pleuré et je pleure encore, je suis découragée, abattue, misérable. Je n’espère plus rien, si, j’espère ou la mort ou un changement. Les larmes et les désespoirs deviennent de jour en jour plus fréquents, un pareil état ne peut durer; il me viendra un grand changement, ou au moins quelques jours d’oubli.
Si je meurs, ce qui me semble prochain et probable, je veux qu’on fasse ma statue en marbre trente trois fois la grandeur naturelle, qu’on place cette statue au milieu du jardin de la villa à Nice, après avoir démoli les maisons et tout ce que contient la propriété. Non pas au milieu, mais qu’on fasse une élévation de six mètres au fond du jardin, cette élévation ira en diminuant jusqu’à la Promenade, où le jardin sera de niveau ordinaire.
Qu’on plante de grands arbres en amphithéâtre très évasé, près du mur de la rue de France de sorte à former comme une grande muraille verte, et qu’on place ma statue sur cette élévation, de façon à ce que la muraille verte lui serve de fond, mais il faudra que la statue soit éloignée de trois mètres des arbres. Le jardin sera planté et bien soigné et cela dépendra du jour de ma mort, chaque semaine, le lundi ou mardi ou enfin le jour de ma mort, la musique municipale de Nice jouera dans le jardin et on y viendra comme un jardin public, seulement on n’y viendra que par des invitations faites par les membres du Cercle de la Méditerranée, afin d’éviter les bonnes d’enfants et les soldats. On dansera, ce seront des matinées dansantes. Et chaque année à l’anniversaire de mon trépas il y aura fête de nuit et ma statue sera couronnée de roses. Ceci se fera aux frais de ma mère ou de ma tante qui devront affecter une somme dont les intérêts payeront ces frais, c’est-à-dire la moitié des intérêts et l’autre moitié serait distribuée aux pauvres le jour anniversaire chaque année. De cette façon ce sera à perpétuité et je m’immortalise au moins ainsi.
Ceci doit être regardé comme ma volonté suprême et exécuté absolument.
Dans cet abattement et dans cette douleur incessante et affreuse je ne maudis pas la vie. Au contraire je l’aime et je la trouve bonne. Le croira-t-on, je trouve tout bon et agréable, jusqu’aux larmes, jusqu’à la douleur. J’aime pleurer, j’aime me désespérer, j’aime à être chagrinée, triste. Je regarde tout cela comme autant de divertissements et j’aime la vie, malgré tout, et je veux vivre. Ce serait cruel de me faire mourir quand je suis si accommodante. Je pleure, je me plains et en même temps cela me plaît, non pas cela, je ne sais comment dire... Enfin tout dans la vie me plaît, je trouve tout agréable. Et tout en demandant le bonheur je me trouve heureuse d’être misérable, ce n’est plus moi qui me trouve ainsi, mon corps pleure et crie mais quelque chose dans moi qui est au-dessus de moi se réjouit de tout.
Ce n’est pas que je préfère les larmes à la joie, ce serait absurde, mais, loin de maudire la vie dans les moments désespérés, je la bénis et dis: Je suis malheureuse, je me plains mais je trouve la vie si belle que tout me paraît beau et heureux et je veux vivre.
Apparemment ce quelqu’un qui est au dessus de moi et qui se réjouissait tant de pleurer, est sorti ce soir, car je me trouve bien malheureuse, comme jamais il me semble.
Eh bien, mon Dieu, que ne pas me tuer de suite, pourquoi prolonger une vie si misérable ! Et qu’ai-je fait pour qu’il se détournât de moi ? N’ai-je pas toujours adoré Son nom ! Ah ! Dieu est injuste envers Sa pauvre créature. Si on est tout- puissant, est-ce une raison de tourmenter, de cuire à petit feu.
Ah ! Mon Dieu, j’ose vous faire des reproches. Vous pouvez m’envoyer d’autres malheurs mais vous ne pouvez pas me rendre plus misérable.
D’ailleurs dans mon suprême abattement je suis prête à tout !
A peine les larmes sont-elles calmée que vient Rémy. Et nous passons une heure, ma tante, moi et lui à ne rien dire.
C’est un garçon sérieux aimant, bon. Mais je suis hors de moi. Ma tante sort pour dix minutes et il me prie de lui dire mes peines, puisque je lui ai dit qu’il était mon ami. Je ne lui ai rien dit et tournai la conversation d’un autre côté. Est-ce que mes peines sont de celles qu’on raconte ? Est-ce qu’on peut les comprendre sans les avoir éprouvées. Ceux qui n’ont pas éprouvé riront. Ah ! puissent-ils étouffer avec ce rire.
Je suis surexcitée, je ne cesse de parler et fais une espèce de discours sur la jalousie. Pourquoi sur la jalousie ? Je n’en sais rien. La jalousie et la monarchie sont mes sujets favoris.
Y-a-t-il au monde rien de plus absurde que la jalousie. On se rend ridicule en étant jaloux. Vous aimez une femme, elle vous aime, un beau jour elle cesse de vous aimer, mais est-ce de sa faute ? Est-ce qu’elle n’aime plus parce qu’elle ne veut plus aimer ?
Est-ce qu’elle a aimé parce qu’elle voulait aimer ? Non. Eh bien pourquoi donc se martyriser, la martyriser. Pourquoi cette fureur inutile, stupide et pitoyable. Car un homme ou une femme rejetés et échangés contre un autre ou une autre, sont toujours quoiqu’on dise pitoyables et leur côté ridicule est bien mal drapé par la grande robe tragique. On n’aime plus le même, on en aime un autre, mais ce n’est pas parce qu’on le veut ainsi, [Quatre lignes cancellées] c’est un changement incompréhensible, involontaire produit sans doute par le déplacement de nos molécules de l’imagination.
Si on est jaloux à n’en pouvoir plus, eh bien qu’on tue ! qu’on tue tous les deux et soi-même après.
Je me demande toujours s’il y a au monde quelque chose de plus laid, de plus ridicule que les scènes de jalousie. Quand on est jaloux à tort, quand on souffre ou on doute, alors il faut aller trouver la femme et la supplier au nom de tout ce qu’elle a de cher et de sacré de faire cesser ce doute. On est bien plus misérable alors, car les femmes sont de grandes faquines qui sont toujours prêtes à martyriser ceux qui se livrent à elles loyalement.
Ce discours achevé, discours qui pour la première fois de ma vie rend fidèlement ma pensée, nous sortons.
Mais tout semble m’être contraire. Qu’un grand malheur vienne, on en est écrasé, on le pleure et on finit par se calmer. Mais non, je ne suis pas tourmentée ainsi. A chaque pas que je fais la terre se dérobe sous mon pied.
Meubles manqués, voyage de Russie manqué, voyage en Angleterre manqué, cheval manqué, chevaux et voitures manqués, toutes mes robes commandées à présent, manquées gâtées.
Voyage à Florence sur le point de manquer, s’il ne manque pas ce sera un miracle.
Tout, tout, tout ! Et j’ai oublié de compter Audiffret, mais je suis si misérable que je ne me sens pas l’esprit à ces bagatelles.
Pour comble de disgrâce il n’y a pas avec quoi payer les commandes, ma tante ne me sachant pas à Paris n’a rien apporté, l’argent l’attend à Nice.
Tout me manque. D’année en année je traînais mes pitoyables espérances, d’année en année [elles] me soutenaient par de vaines promesses. Depuis quatre ans je hurle, depuis quatre ans je supplie, depuis quatre ans on promet. Et rien, rien, rien !
Ruine, déshonneur, misère, honte ! Isolement. Oh ! c’est le plus terrible, mépris et isolement ! Comprenez-moi donc, ce n’est pas une enfant gâtée qui fait des caprices pour un cheval ou une voiture, c’est une âme en peine, un cœur misérable, une créature que Dieu repousse du pied. Qui, avant d’avoir vécu, a assez de la vie. Oh ! non, non, je mens, j’ai assez de chagrins mais je veux la vie !
Qui vient de naître et qui déteste le genre humain. Dans un cœur où il ne devrait être que confiance, sympathie et bonté il n’y a que défiance, rage, haine, désespoir.
Je n’ai encore fait de mal à personne et on m’a déjà calomniée, offensée, humiliée ! Comment puis-je aimer les hommes ! Je les déteste ! Mais Dieu ne permet pas la haine. Mais Dieu m’abandonne. Mais Dieu m’éprouve. Eh bien s’il m’éprouve Il doit cesser l’épreuve, Il voit comme je prends la chose, Il voit que je ne cache pas ma douleur sous une lâche hypocrisie comme ce coquin de Job qui en minaudant devant notre Seigneur en a fait sa dupe.
Les années fuient et rien n’avance. Je savais que ma vie serait ou brillante comme une étoile ou courte et misérable. Je vois laquelle des deux elle est. Dieu par les chemins les plus abominables me mène au tombeau. Dans ce cas je supplie, j’ordonne s’il le faut l’exécution de ma dernière volonté concernant ma statue. C’est mon unique volonté.
Prête à chaque instant à pleurer, mais calme en apparence je vais au Bois ! Je vais reparler d’Audiffret, de l’ex-Girofla, et ce sera probablement la dernière fois de la façon dont j’en ai parlé jusqu’à présent. Je n’ai pas l’esprit à ces misères mais j’aime autant en finir de suite puisque l’occasion s’en présente.
Nous le voyons sautiller au Bois. C’est un bien étrange monsieur, après avoir passé deux mois entiers sans nous quitter, après avoir été fort bien reçu dans notre maison, à peine il salue et n’a pas fait de visite. Vraiment je ne comprends jamais ces personnes qui font connaissance, viennent, sont tout aimables et puis un beau matin se détournent de vous. Tout comme on fait avec les boutiquiers, on vient, on achète et on s’en va sans soucis.
Il cesse tout d’un coup d’être Girofla, le jeune homme intéressant, poseur, qui fait le beau, le dédaigneux, mais reste dans les bornes de la convenance et devient simplement M. d’Audiffret, un monsieur comme il y en a beaucoup, qui se conduit en impoli, ou plutôt qui se conduit comme se sont conduits tant d’autres envers nous.
Dès qu’il est envisagé ainsi, il ne me touche plus, en un instant il est à cent lieues de moi, je ne bougerai pas le petit doigt pour lui et il m’est aussi indifférent et aussi détesté que les autres, que tous.
Comme je suis heureuse de n’aimer personne. Il y avait des moments pourtant où je me demandais si je n’aimais pas celui- là. Oh ! mais ce n’était que des moments, des secondes, quand j’étais irritée, quand il me fallait une cause pour mes colères. Je suis étrange de parler ici de ces instants de doute impossible. J’en parle pour me réjouir de l’impossibilité. Je m’étonne qu’en une minute un homme dont je me suis si longtemps occupée, se détache si complètement de ma pensée. Dixi.
Une chose me chagrine par-dessus toutes, c’est non pas la chute de tous mes plans, mais le regret que me cause cette suite de mésaventures. Non pas pour moi, je ne sais si on me comprendra, mais parce que je suis peinée de voir s’accumuler sur ma vie des revers, sur ma vie que je voudrais claire et heureuse, comme on est peiné de voir s’accumuler des taches sur une robe blanche qu’on voulait conserver propre. A chaque petit chagrin, mon cœur se serre, non pas pour le chagrin moi, mais de pitié, car chaque chagrin est comme une goutte d’encre tombant dans un verre d’eau, il ne s’efface jamais et ajouté à ses prédécesseurs rend le verre d’eau clair, gris et noir et sale. On a beau ajouter de l’eau après, le fond crasseux reste toujours.
Mon cœur se serre parce que c’est chaque fois une tache irréparable sur ma vie, dans mon âme. N’est-ce pas que l’on sent une tristesse étrange et profonde en face des choses irréparables quelque insignifiantes qu’elles soient. Depuis longtemps déjà ma robe blanche est tachée comme la peau du jaguar et cependant à chaque nouvelle tache je suis triste.
Ma tante essaye de me parler à dîner, je la supplie assez rudement de ne pas me parler, de me laisser tranquille, car dans mon état mon plus grand bonheur est de rester seule et tranquille. Je le lui dis et c’est la vérité.
Dans l’ascenseur elle essaye une espèce de reproche pour la fortune. Mais ce reproche n’avait d’autre but que de me prouver son impuissance à satisfaire mes besoins, ce reproche était une excuse et une consolation en même temps. Mais mon orgueil le prend au sérieux, et de plus je veux sonder cette femme, en entrant chez nous le cœur serré, les lèvres serrées, les larmes aux yeux et d’une voix tremblante:
Si vingt-cinq âmes vivent sur cette fortune, pourquoi ne pas prendre sa fortune et vivre séparément.
Je ne sais plus ce qu’elle me répondit mais au bout d’un instant elle éclata en plaintes contre on ne sait qui, en sanglots comme je fondais en larmes de mon côté dans ma chambre. Je vis tant de sincérité, d’amour et de chagrin dans ces larmes que je me sentis désarmée et plus misérable que jamais car je n’avais plus sur qui frapper, je n’avais plus qu’une créature aussi malheureuse que moi, car c’est la première fois que je la vois pleurer depuis la mort de sa mère.
Alors je voulus aller vers elle l’embrasser et pleurer avec elle, la remercier de la preuve qu’elle venait de me donner, que tous les hommes ne sont pas indignes d’amour, qu’il y a de bons et de vrais sentiments dans ce monde. Car au bout du compte elle n’est que ma tante souvent exaspérée par mes lamentations sans fin elle s’écrie:
-Pourquoi est-ce que je supporte cela, en quoi cela me concerne-t-il, je vous suis étrangère, allez chez les vôtres !
Aujourd’hui elle s’est écriée de la même manière et pour la première fois je lui ai dit ce que j’ai dit ce soir. On a vu comme j’ai réussi. Et je remercie Dieu, car désormais je suis sûre d’elle, sûre comme de moi-même, comme de ma mère, plus que de ma mère.
Je voulus aller vers elle, mais je n’eus pas la force, je restai dans ma chambre sombre, hébétée, abattue, des larmes pleins les yeux. Mais je ne grimaçais pas en pleurant, les larmes tombaient naturellement comme l’eau tombe de la fontaine sans imprimer le moindre mouvement à la pierre. J’étais engourdie, étrange, qu’on m’eût donné du poison à boire je l’eusse bu, je crus que je devenais folle, et je désirai la folie sans rien comprendre.
Je me laissai aller à genoux; mon âme s’éleva vers Dieu, mais je ne pus formuler aucune prière, je levai les yeux au ciel, j’appuyai mon menton sur les mains et je demeurai ainsi quelque temps. Mais sans doute Dieu ne reçoit pas ma prière car je me sentis très misérable et me laissai aller par terre, m’assis comme une idiote sur le tapis sans bouger la tête, sans bouger les en clignant des yeux comme un hibou ou une insensée.
Aucune langue humaine ne peut expliquer mon état, il me semble que je ne vivais pas, ou que pendant ces moments terribles mon corps seul vivait.
Enfin j’allai chercher une bougie et me mis à écrire.
Mon Dieu, Toi dont j’ai douté, Toi que j’ai accusé, Toi qui a cent fois le droit, le pouvoir de m’écraser cent fois ou de me tourmenter sans fin. Toi Mon Dieu qui es seul bon, éternel et miséricordieux, aie pitié de moi.
Pardonne-moi, ne te détourne pas de moi, entends-moi !
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu je n’ai que Toi. Protège-moi ! Mon Dieu ! mon Dieu !