Friday, 14 May 1875
# Vendredi, 14 mai 1875
[Une ligne cancellée]
J'ai écrit à Paul et à Sacha afin qu'ils fassent entendre à mon père que je vais en Russie, pas pour rester chez lui.
Il pourrait bien le penser, mais j'en serais furieuse.
Je suis d'une tristesse sans exemple. L'idée que je ne serai jamais ce que je veux être me pèse plus qu'une montagne. Et je regrette tellement l'homme que c'est à penser que nous sommes en 1 873 et pas en 1 875.
Une chose me console, il me semble qu'il ne l'aime pas. Mais je me la représente très bien et veux ici dire comment pour ensuite comparer.
Elle est de taille moyenne, une jolie taille et les épaules carrées et hautes comme chez Gioia et elle [Une ligne cancellée] est plus maigre que Gioia. Brune, un teint assez foncé et mat, des yeux très noirs sous des sourcils noirs de même et sévères d'expression.
La bouche un peu grande mais agréable et le menton carré.
Je la vois ainsi, et habillée en un vêtement écru clair, brodé à jour, jupe marron et chapeau dans le genre de celui que j'ai en ce moment.
Je voudrais savoir si j'ai deviné. Deviné ou non, mais cette créature me tourmente beaucoup, surtout parce que je me sais mieux qu'elle.
Je suis pâlie depuis hier, il y a de quoi. Je m'étonne encore de vivre, de n'être pas brûlée, anéantie, pulvérisée par la colère, l'inquiétude et l'envie !
Le soir au Français on donne "La Boule" et Ravel joue. Je suis en blanc et jolie, pourquoi ?
Audiffer est en bas, je m'énerve, je ne comprends pas, ce paysan, suis-je déjà si laide ? Est-il amoureux ailleurs ?
Il a une face si jeune, si fraîche que je veux le regarder, c'est-à-dire parler de lui, car pour le regarder, nenni, il s'imaginerait trente-six choses.
C'est le seul homme d'ici et je le veux, s'il y en avait plusieurs je les voudrais tous. Non, vrai, son imperturbable conduite me met en colère !