Diary of Marie Bashkirtseff

Jeudi, 12 novembre 1874

I go to the concert with Dina — our people are at Monaco. M. de Patton is giving a party this evening to which they have not been invited. Death to all the devils! Jew Patton,1 I shall not let this pass — believe me, I shall keep in the depths of my young heart enough to pay you back one day, if the fancy ever takes me.

Je vais à la musique avec Dina, les nôtres sont à Monaco. M. de Patton donne ce soir une soirée à laquelle elles ne sont pas invitées. Mort de tous les diables ! Juif Patton je ne te passe cela et crois moi bien que je garderai au fond de mon jeune cœur de quoi te régaler un jour si un jour m'en vient la fantaisie.

What can one do — I wanted to love everyone, and many people prevent me. It is always so: one is born good, generous, benevolent, without rancor — and people make us wicked, selfish, resentful! Despite myself I often feel something other than goodwill toward the human race, for the human race has already cast stones at me by casting them at my family — and I, who have only just come into the world, so to speak, who have wronged no one that I know of, and who had and perhaps still has nothing but kindness for those who show it to me!

Que voulez-vous, je voulais aimer tout le monde et beaucoup m'en empêchent. C'est toujours comme cela, on naît bon, généreux, bienveillant, sans rancune et les hommes nous font méchants, égoïstes, rancuniers ! Malgré moi je sens souvent autre chose que de la bienveillance pour le genre humain car le genre humain [Rayé: à moi] m'a déjà jeté la pierre en la jetant à ma famille et moi qui vient de naître pour ainsi dire, qui n'ai fait de mal à personne que je sache, et qui n'avait et n'a, peut-être encore maintenant, que de la bonté pour ceux qui lui en font !

Ah well! Perhaps a day will come when I am rewarded, and... but no, God does not permit vengeance, and how I wish He would!.. My Christian convictions make me fear God's wrath if I form bad intentions now, and at the same time I fear that what I say and think may be taken for hypocrisy, cowardly and false submission...

Ah bah ! Viendra un jour peut-être, où je serai récompensée et... mais non, Dieu ne permet pas la vengeance et je voudrais tant qu'il la permit !.. Mes idées chrétiennes me font craindre le courroux de Dieu si je forme maintenant des projets mauvais, et en même temps je crains que ce que je dis et pense ne soit pris pour hypocrisie et lâche et fausse soumission...

No — for I confess the desire for revenge; and at the same time I feel it is wrong, and it is so that no one thinks me an angel that I write here my first impression, my doubts, and all my smallest thoughts — as I always do, ever since I resolved to tell the truth in this journal.

Non, puisque j'avoue le désir de me venger, mais en même temps je sens que c'est mal et c'est pour qu'on ne pense pas que je suis un ange que j'écris ici ma première impression, mes doutes et toutes mes moindres pensées, enfin, comme je fais toujours depuis que je me suis dit de dire la vérité dans ce journal.

Audiffret, reclining slightly in his carriage with a melancholy air, appeared as disgusted with the human race as myself. He passed without looking or moving:

Audiffret un peu couché dans sa voiture d'un air mélancolique paraissait aussi dégoûté du genre humain que moi, il passa sans regarder ni bouger:

— Ah! How very interesting we are today, I said. This was before going in. Before that I had seen him once on foot and had not looked at him, and the other time he passed us in his carriage while we were listening to that dear municipal band. He pursed his lips, so Dina says, and as much as I could see without looking. I intend to do something reckless — next time I will stare at him... or at least look him full in the face and even in the eyes with a steady, slightly mocking gaze.

— Eh ! comme nous sommes intéressant aujourd'hui, dis-je. Ceci fut avant de rentrer, avant je le vis une fois à pied et ne l'ai point regardé et l'autre fois il nous passa en voiture pendant que [nous] écoutions cette chère musique municipale. Il se pinça les lèvres à ce que dit Dina et autant que j'ai vu en ne le point regardant. Je veux faire une bêtise, la prochaine fois je le fixerai... ou tout au moins le regarderai en face et même dans les yeux d'un regard assuré et légèrement moqueur.

At dinner we were struck by a sound like hailstones — I could not believe my ears. I opened the window, my eyes lit up with joy, and I rushed to gather the pearls of this beloved hail. I sent the footmen to fetch some, and within two minutes I had two plates full of those blessed little lumps of ice. I devoured them! With what tenderness I gazed at that adored snow — it really did me good! Who knows — perhaps at that very moment a poor gardener is thinking of his ruined plants, a family weeping over their lost olive harvest, and they are cursing this very hail.

A dîner nous fûmes frappés d'un bruit comme celui de la grêle, je ne pouvais en croire mes oreilles, j'ouvrais la fenêtre, mes yeux brillèrent de joie et je me précipitai à ramasser les perles de cette grêle chérie. J'envoyai les laquais en chercher et dans deux minutes j'eus deux assiettes pleines de ces glaçons bienheureux. Je les dévorai ! Avec quel amour je regardais cette neige adorée, vraiment cela m'a fait du bien ! qui sait ! peut-être en ce moment même un pauvre jardinier pense à ses plantes détruites, une famille pleure sur la récolte des olives perdues et ils maudissent cette même grêle.

No! And yet one feels I know not what joy at the sight of snow. It is not because I have not seen it for a long time — for in Russia, with the first snow came I know not what lightness of soul, what gaiety of heart; one wanted to leap, to move, to race in sleighs, and one came home with cheeks and nose nipped by the cold. Whereas the first green grass produces a different effect — one is happy to see that greenery again after whole months of snow and cold; one is happy to see the white carpet vanish and in its place appear islands of green surrounded by dark earth, and under the trees and bushes patches still white but with a pitiful, wretched whiteness. One is happy, it is true — but one wants to run in the woods, to do a thousand mad things; one does not feel one's feet touching the ground, it seems as if one is floating, not walking; and yet there is something strange — one feels odd, and from time to time one — or at least I — feels the need to close one's eyes and look within oneself, but one understands nothing; the day ends quickly and seems just as strange, and at last one goes to bed ill at ease and often discontented. In short, in that first greenery there is something melancholy that grips and oppresses the heart — the soul feels the need of... the need to love, by God! It is quite simple.

Non ! tout de même on éprouve je ne sais quelle joie en voyant la neige. Ce n'est pas parce que je n'en ai pas vue depuis longtemps, car en Russie avec la première neige venait je ne sais quelle légèreté d'âme, quelle gaieté du cœur, on avait besoin de sauter, de se mouvoir, de courir en traîneaux et enfin on revenait les joues et le nez pincés par le froid. Tandis que la première herbe verte produit un effet différent, on est heureux de revoir cette verdure après des mois entiers de neige et de froid, on est heureux de voir ce tapis blanc disparaître et à sa place apparaître des îles vertes entourées de terre noire et sous les arbres et les buissons des parties encore blanches mais d'un blanc misérable et piteux. On est heureux c'est vrai, mais on voudrait courir dans le bois, faire mille folies, on ne sent pas toucher la terre, il semble qu'on plane, qu'on ne marche pas, et cependant il y a quelque chose d'étrange, on se sent tout drôle et de temps en temps, on, on, ou je du moins, éprouve le besoin de fermer les yeux et de regarder dans soi-même, mais on ne comprend rien, la journée finit vite et paraît aussi étrange et enfin on se couche mal à l'aise et souvent mécontent. Enfin dans cette première verdure il y a un air de mélancolie qui serre le cœur et oppresse, l'âme sent le besoin de... le besoin d'aimer, pardieu ! C'est tout simple.

I do not claim to have understood this in Russia — but I affirm that I felt it, and now I understand it; only then it was not the need to love but the need to roll in the new grass and run in search of snowdrops that I felt.

Je ne prétends pas avoir compris cela en Russie, mais j'affirme bien l'avoir senti et maintenant je le comprends, seulement alors ce n'était pas le besoin d'aimer mais le besoin de me rouler dans l'herbe nouvelle et de courir chercher des perce-neige que j'éprouvais.

To cross the courtyard I had to put on boots — the ground was all white, and as it had begun to melt at once there was half ice, half water.

Pour traverser la cour il me fallut mettre des bottes, la terre était toute blanche et comme cela a commencé à fondre tout de suite il y avait moitié glace, moitié eau.

In my joy I took Porthos with me, and Bagatelle too. We had supper, the three of us, and then I lay down on the floor with Porthos — Carlo, or Victor, as one prefers; I call him all three names indifferently. Thus I slept until ten o'clock, then woke and write what you see!

Dans ma joie je pris Porthos avec moi et Bagatelle aussi. Nous avons soupé à trois et ensuite je me suis couchée par terre avec Porthos, Carlo, ou Victor comme on veut, je lui donne indifféremment ces trois noms. Comme cela je dormis jusqu'à dix heures, alors [je] me suis réveillée et écris ce que voilà !

Notes

Juif Patton — "Jew Patton"; Marie's antisemitic epithet for M. de Patton, reflecting period prejudice; reproduced as written.