Deník Marie Bashkirtseff

Je vais à la musique avec Dina, les nôtres sont à Monaco. M. de Patton donne ce soir une soirée à laquelle elles ne sont pas invitées. Mort de tous les diables ! Juif Patton je ne te passe cela et crois moi bien que je garderai au fond de mon jeune cœur de quoi te régaler un jour si un jour m'en vient la fantaisie.
Que voulez-vous, je voulais aimer tout le monde et beaucoup m'en empêchent. C'est toujours comme cela, on naît bon, généreux, bienveillant, sans rancune et les hommes nous font méchants, égoïstes, rancuniers ! Malgré moi je sens souvent autre chose que de la bienveillance pour le genre humain car le genre humain [Rayé: à moi] m'a déjà jeté la pierre en la jetant à ma famille et moi qui vient de naître pour ainsi dire, qui n'ai fait de mal à personne que je sache, et qui n'avait et n'a, peut-être encore maintenant, que de la bonté pour ceux qui lui en font !
Ah bah ! Viendra un jour peut-être, où je serai récompensée et... mais non, Dieu ne permet pas la vengeance et je voudrais tant qu'il la permit !.. Mes idées chrétiennes me font craindre le courroux de Dieu si je forme maintenant des projets mauvais, et en même temps je crains que ce que je dis et pense ne soit pris pour hypocrisie et lâche et fausse soumission...
Non, puisque j'avoue le désir de me venger, mais en même temps je sens que c'est mal et c'est pour qu'on ne pense pas que je suis un ange que j'écris ici ma première impression, mes doutes et toutes mes moindres pensées, enfin, comme je fais toujours depuis que je me suis dit de dire la vérité dans ce journal.
Audiffret un peu couché dans sa voiture d'un air mélancolique paraissait aussi dégoûté du genre humain que moi, il passa sans regarder ni bouger:
— Eh ! comme nous sommes intéressant aujourd'hui, dis-je. Ceci fut avant de rentrer, avant je le vis une fois à pied et ne l'ai point regardé et l'autre fois il nous passa en voiture pendant que [nous] écoutions cette chère musique municipale. Il se pinça les lèvres à ce que dit Dina et autant que j'ai vu en ne le point regardant. Je veux faire une bêtise, la prochaine fois je le fixerai... ou tout au moins le regarderai en face et même dans les yeux d'un regard assuré et légèrement moqueur.
A dîner nous fûmes frappés d'un bruit comme celui de la grêle, je ne pouvais en croire mes oreilles, j'ouvrais la fenêtre, mes yeux brillèrent de joie et je me précipitai à ramasser les perles de cette grêle chérie. J'envoyai les laquais en chercher et dans deux minutes j'eus deux assiettes pleines de ces glaçons bienheureux. Je les dévorai ! Avec quel amour je regardais cette neige adorée, vraiment cela m'a fait du bien ! qui sait ! peut-être en ce moment même un pauvre jardinier pense à ses plantes détruites, une famille pleure sur la récolte des olives perdues et ils maudissent cette même grêle.
Non ! tout de même on éprouve je ne sais quelle joie en voyant la neige. Ce n'est pas parce que je n'en ai pas vue depuis longtemps, car en Russie avec la première neige venait je ne sais quelle légèreté d'âme, quelle gaieté du cœur, on avait besoin de sauter, de se mouvoir, de courir en traîneaux et enfin on revenait les joues et le nez pincés par le froid. Tandis que la première herbe verte produit un effet différent, on est heureux de revoir cette verdure après des mois entiers de neige et de froid, on est heureux de voir ce tapis blanc disparaître et à sa place apparaître des îles vertes entourées de terre noire et sous les arbres et les buissons des parties encore blanches mais d'un blanc misérable et piteux. On est heureux c'est vrai, mais on voudrait courir dans le bois, faire mille folies, on ne sent pas toucher la terre, il semble qu'on plane, qu'on ne marche pas, et cependant il y a quelque chose d'étrange, on se sent tout drôle et de temps en temps, on, on, ou je du moins, éprouve le besoin de fermer les yeux et de regarder dans soi-même, mais on ne comprend rien, la journée finit vite et paraît aussi étrange et enfin on se couche mal à l'aise et souvent mécontent. Enfin dans cette première verdure il y a un air de mélancolie qui serre le cœur et oppresse, l'âme sent le besoin de... le besoin d'aimer, pardieu ! C'est tout simple.
Je ne prétends pas avoir compris cela en Russie, mais j'affirme bien l'avoir senti et maintenant je le comprends, seulement alors ce n'était pas le besoin d'aimer mais le besoin de me rouler dans l'herbe nouvelle et de courir chercher des perce-neige que j'éprouvais.
Pour traverser la cour il me fallut mettre des bottes, la terre était toute blanche et comme cela a commencé à fondre tout de suite il y avait moitié glace, moitié eau.
Dans ma joie je pris Porthos avec moi et Bagatelle aussi. Nous avons soupé à trois et ensuite je me suis couchée par terre avec Porthos, Carlo, ou Victor comme on veut, je lui donne indifféremment ces trois noms. Comme cela je dormis jusqu'à dix heures, alors [je] me suis réveillée et écris ce que voilà !