Субота, 21 червня 1873
# Samedi 21 juin 1873
A six heures du matin, j'ai trouvé toute la maison sur pied, on se préparait au jugement. L'affaire de Georges a lieu aujourd'hui à huit heures. Je me mets au piano, arrive maman, ce n'est pas encore fini, elle n'est pas contente. Il y a eu je ne sais quelle histoire, des témoins, ou diable le sait quoi ! Puis vient Lefevre, Georges mécontent lui dit des injures, c'est bien heureux qu'avec Lefevre ça n'a pas de conséquences. Enfin il serait trop long de raconter tous les va-et-vient, tous les pour et contre etc. etc. etc. M. Patton, M. et Mme Anitchkoff, Georges, Walitsky ont déjeuné chez nous. A deux heures on devra aller encore là.
Nous n'avons pas de nouvelles de la Russie. Cela va mal sans doute. Oh ! si on perdait le procès. Pendant que j'étais au piano, des pensées terribles me passaient par la tête. Et on s'étonne encore que j'ai l'air fatiguée. Je ne voudrais pas que mon ennemi ait tant à souffrir que moi. Toutes les horreurs de notre position se présentent clairement à moi. L'insouciance de maman et de la tante me tue tout simplement ! C'est-à-dire qu'il n'y a pas de paroles assez fortes pour exprimer ma douleur. Tout cela chez moi se montre différemment que chez les autres, les uns se lamentent et moi je prends l'air calme et comme si je ne sens rien, que je suis de bois; tout au moins ne pouvant rester tout à fait calme je me fâche contre tous et tout. Et les autres pensent que je suis méchante et que c'est mon vilain caractère. Tandis que c'est le chagrin, l'anxiété affreuse, insupportable, qui causent cela. Oh ! que je plains les gens qui m'envient ! Ils ne savent pas ce que je souffre ! Et même les gens de la maison me prennent pour une insensible et égoïste. Même ma mère pense cela ! On ne sait pas que je sens et souffre plus qu'eux. Car ils ne veulent voir le danger en face. Ils se disent toujours: "Non, non, ne regardons pas cela, il vaut mieux plus tard, plus tard, pas tout de suite." Comme si ce n'est pas mieux d'avaler l'amer plus vite, pour être libre, que de rester dans l'attente, et cette attente est aussi affreuse que le fait même.
Personne n'a de l'énergie ! On n'ose pas faire ce qu'on doit ! et moi je suis torturée en silence. Oh! si je pouvais conduire tout !!!!
Ça n'est pas ce misérable procès de Tolstoy qui m'inquiète, je n'y pense même pas. C'est là en Russie, c'est là que se passe le principal. Ce procès est juste, je ne suis pas partiale. Nous devrions le gagner. C'est d'ailleurs comme décidera comment ça doit être ! Je me confie à *Lui* ! Il est miséricordieux, Il ne m'abandonnera pas ! Oh ! Sainte Vierge ! protège-moi; nous.
C'est-à-dire que Dieu seul sait ce que j'endure. Je crois que la fraîcheur, la beauté et la jeunesse, toutes dépendent de la tranquillité d'âme. Que suis-je à quatorze ans ? Une vieille et rien de plus. Il y a deux mois, j'étais blanche, rose, fraîche, gaie. Maintenant le teint foncé, la peau ridée, pâle, jaunâtre ! C'est en partie cette canaille Collignon qui a fait cela. Je ne suis rouge que par trait, quand j'ai chaud. Ma couleur naturelle est pâle, jaunâtre.
Oh ! mon Dieu, je n'ai d'espoir qu'en Vous ! Inspirez-leur de l'énergie, comme Vous avez inspiré à Georges le désir et le courage de paraître. Comment puis-je ne pas Vous prier, Vous qui faites tout pour moi ! Vous dont je tiens tout ! Vous que je ne suis même pas digne de remercier, et que j'ose prier ! Vous enfin Seigneur que je saurais jamais nommer de vos justes noms ! Et Vous oh ! mon Dieu, seul, miséricordieux, tout puissant et toujours bon ! Vous et Votre Fils, Lui qui a délivré le monde entier ! Ne me délivrera-t-ll pas ? Je suis indigne de sa bonté et de sa miséricorde. Mais II est si grand ! Dédaignera-t-ll me secourir ! Je ne suis pas digne de son mépris. Mais méprise-t-ll ? Non, je ne veux voir de Lui que miséricorde et indulgence ! Je m'adresse à Lui donc ! Qu'Il prie son Père et la Sainte Vierge de me protéger, me secourir, me sauver.
Vers cinq heures et demie seulement, on revient. M. Malausséna a parlé splendidement, mais il n'y a pas eu un seul témoin étranger qui déclarerait d'avoir vu que Georges n'a pas frappé la Toltsoy. Tous ces amis sont des ennemis. Tous ceux qui ont promis et voient le rappel de l'affaire se sont ou mis de côté, ou ont dit des choses insignifiantes. Patton a tout simplement dit contre, et c'est lui qui a crié le plus. Il est condamné à six jours de prison et cinq cents francs d'amende. Ça ne diminue rien du tout; deux mois ou six jours, c'est égal ! Georges est très irrité, il a encore insulté Lefevre, pauvre gros, il a fait ce qu'il a pu, il a bavardé surtout enfin, c'est tout de même ennuyeux. Ça n'est rien pour moi, c'est la Russie qui me dérange ! Maman est presque malade, elle pleure. Confusion générale. On va rappeler à Aix, je crois.