Mardi 1 er avril 1884

Cela dure mais comme il faut bien trouver des biais je trouve celui-là.
Oui je ne suis rien mais il y a [illisible] et je vais l’aimer pour être quelque chose par lui. Wolff parle de l’Exposition de la rue de Sèze qui s’ouvre ce soir. C’est lui le triomphateur. Chaque fois, partout. Et il y a des gens qui le nient ! Ce sont des misérables, des malheureux. Quel sublime artiste, sublime et unique.
Et dire qu’il n’a pas eu assez de voix pour être membre du jury, tandis que moi à force de pleurer j’ai les yeux troubles.
Il ne reste plus qu’à me persuader que je l’adore ou bien mourir. L’un et l’autre. Ah ! je suis furieuse d’avoir écrit pour demander une bonne place. C’est lâche, c’est vile, c’est honteux.
Enfin, c’est lui qui réalise les tableaux que je rêve... Je vois la nature et il la reproduit, je n’ai pas de talent mais il en a lui et je vais croire que je l’aime pour participer à son génie.
J’ai fait un pastel d’Armandine.
Les Canrobert viennent vers six heures, j’attendais qu’elles me proposent d’aller au concours hippique, pour refuser mais elles ne me le proposent pas. Et cette sacrée petite gueuse de Claire me dit que j’ai tort de mal prendre le n° 3.
— Enfin, il est évident que vous ne serez pas sur la cimaise, mais en somme...
Qu’en dites-vous ?
Et c’est à cause de cette sacrée gredine que j’ai perdu tant de temps, car depuis dix mois elle m’empêche de travailler en repos.
Alors c’est naturel que je ne prétende pas même à être bien placée. Cette ignoble créature m’a tellement saisie par ces paroles que je n’ai rien répondu. Enfin tous ceux qui m’ont dit sur mes peintures ce que j’ai fini par croire sont des menteurs ?
Des hommes sérieux, honnêtes, consciencieux ? Tony que j’ai supplié d’être franc, qui me connaît et me suit depuis six ans. Bastien-Lepage lui-même. Et son frère l’architecte, mais enfin tout le jury qui a tellement admiré le portrait de Dina de l’année dernière ?
Et maintenant cela serait naturel, simple et ordinaire que je ne sois même pas sur la cimaise quand j’y étais l’année dernière avec une étude d’irma ? Un tableau entier, six personnages et dont chacun vaut trois fois la tête d’irma ? Je crois réellement que je deviens folle. Je m’attendais à ce qu’on soit indigné du 3 et on a l’air de trouver naturel que je ne sois même pas sur la cimaise. Et les rêves de médaille ? Et les dix-huit journaux qui parlent de mon paysage.
Et les plus de trente personnes qui en ont parlé à Emile Bastien.
Et ceux enfin qui ont poussé la bonté jusqu’à supposer que ce paysage était fait par quelqu’un de plus fort que moi ? Julian a dit que le tableau a ...
— Enfin, dit-il, vous avez eu presque 2 et on l’a trouvé pas mal du tout.
Maintenant une envie folle d’aller demander à Tony ce qu’on a dit et pourquoi n’est-ce pas ?
Oui, qu’est-ce qu’on lui reproche à mon tableau. Ce tableau dont ce vieux fané de Tony a dit: c’est très bien, vraiment très bien; c’est observé, c’est l’antipode du banal, les têtes ont des caractères parfaitement observés. Ce petit bonhomme du premier plan est extrêmement bien, et bien dessiné et bien peint. Ça manque un peu par ci, par là de largeur de touche mais en somme, c’est campé, c’est composé, c’est dessiné et il y a des qualités qui rattrappent... C’est sérieusement bien.
Et puis ? Est-il fou ? Suis-je folle ?
L’honnête Emile en a dit encore davantage. Boulanger et Franceschi aussi. Et puis ? Je ne parle jamais bien entendu de ceux où il peut y avoir l’ombre de complaisance. Alors ?? Enfin ??
Se croire un commencement de force et se trouver néant !!!!
L’architecte me dit, oh vous savez le numéro ne signifie pas grand chose, ça se passe n’importe comment.
Oui, mais la place ??
Je ne vous parlerai pas de ma famille qui m’a dit aujourd’hui que je ne suis pas heureuse parce que je suis méchante et que je ne sais pas ce que je veux.
Alos je reprends du bromure après un bain chaud de deux heures. Si ces gens continuent à me m’exaspérer je ne réponds plus de rien. Je pourrai en assommer une ou deux avec n’importe quoi, un chandelier, un marteau, ce qui tombera sous la main.
dans la margeécriture de Mme Bashkirtseff mère
en travers C’est parce que ma chère, très chère enfant tu es malade. (écriture de Mme Bashkirtseff)