❦
Lundi 31 mars 1884
Presque rien fait.J’ai encore parlé de la nécessité du voyage de ma tante et d’autres arrangements indispensables mais il y a si longtemps que je le demande que je ne peux plus le faire sans pleurer d’exaspération...
Puis je me suis mise dans un bain très chaud pendant plus d’une heure et j’ai craché du sang.
C’est bête direz-vous, c’est possible mais je n’ai plus de sagesse, je suis découragée et à moitié folle de mes luttes contre l’inconscience de ma famille.
Ces gens-là ne comprennent pas. Ainsi à bout d’arguments ça me dit: nous n’y pouvons rien, marie-toi. Alors je réponds que je veux bien mais alors donnez-moi une maison, établissez-moi enfin. Me marier pour vivre avec eux et un homme que je n’aimerai pas en plus !!
Mais pour m’établir il faut aller en Russie, arranger toutes sortes d’affaires d’argent et ces dames aiment mieux traîner ici une petite existence calme mélangée de mes larmes auxquelles elles sont habituées. J’aimerais mieux des semblables ou des cascadeuses justes. Et comme ce sont de braves femmes qui ne vivent pas pour elles-mêmes et qui m’adorent, tout le monde me donnera tort si je les méprise publiquement. Elles se disent: ça s’arrangera, tout s’arrangera. Et ne font rien, si encore elles faisaient des toilettes, sortaient, avaient quelque passion, quelque vice, ce serait triste pour moi mais en somme ce serait une explication quelconque de mes malheurs et tout en étant désolée je n’aurais pas la rage atroce de penser comme maintenant quand je souffre pour rien et à cause de la stupidité de ces êtres. On n’est pas stupide à ce point direz-vous, et depuis le temps que tu leur explique les choses... Vous voyez pourtant que si, c’est un manque complet d’énergie et une confiance énorme et égoïste dans le hasard, elles attendent encore le prince charmant qui viendra m’épouser, c’est à la lettre je vous jure.
Enfin... Que dire, que faire ?
Si ça continue j’en ai pour dix-huit mois, mais si j’étais un peu tranquille je pourrais vivre vingt ans encore. Enfin à présent elles se disent sans doute que c’est mon n° 3 qui me met de mauvaise humeur.
Oui, ce 3 est difficile à avaler. Zillhardt n’était pas plus soutenue que moi et elle a eu 2, je ne suis pas sûre, mais je suis sûre que Breslau a eu 2. Alors moi ? Il y a quarante jurés et j’ai eu paraît-il tant de voix pour 2 qu’on a cru que je l’avais. Supposons que j’ai eu 15 voix. Et 25 contre, le jury est composé de 15 ou 25 : ces 20 hommes connus et de 20 intrigants inconnus et faisant des peintures atroces.
Ceci est de notoriété publique.
Enfin tout ça c’est vrai mais cela a été et sera toujours ainsi, par conséquent mon cas n’est pas un fait exprès.
Je subis la loi commune, je n’ai pas d’ennemis particuliers et je ne suis pas moins soutenue que Breslau ou d’autres.
C’est donc que mon tableau ne s’impose pas, qu’il n’est pas bon, qu’il est inférieur à celui de Breslau ou même de Zillhardt. A Breslau je veux bien... Mais...
Enfin c’est ainsi. Et c’est un coup formidable.
Voyons je suis pourtant lucide et je me vois... Non, il n’y a rien à dire... je n’ai pas subi d’injustice.
Indifférence ou hasard, ces messieurs causent, 2 ou 3 qu’importe, enfin en un mot comme en mille... si mon tableau avait été très bon comme le portrait du grand-père Bastien en 1874, il n’y aurait pas eu de n° 3...
Pourtant en 1882 Breslau avait deux toiles, un tableau et un portrait que j’aurais été bien heureuse d’avoir fait et elle eu le numéro 3 et a été placée en haut. Et l’année dernière la même Breslau n’a pas eu de numéro du tout.
Oh ! allez, je sais bien qu’il faut que je me trouve des consolations, sans ça...
Ah ! jamais, jamais, jamais !! Je n’ai touché le fond du désespoir comme aujourd’hui. Tant qu’on coule en bas ça n’est pas encore la mort mais toucher de ses pieds le fond noir et visqueux... Se dire ce n’est ni les circonstances, ni ma famille, ni le monde; c’est mon manque de talent. Ah ! c’est trop horrible car il n’y a pas d’appel, pas de puissance humaine, ni divin.
Je ne vois plus la possibilité de travailler, tout semble fini ?
Alors voilà une sensation complète ? De l’embêtement à fond Oui. Eh bien d’après tes théories ce doit être une jouissance. Attrape. Ça m’est égal je vais prendre du bromure1, ça me fera dormir et puis Dieu est grand et il m’arrive toujours quelque petite consolation après de profondes misères.
Et dire que je ne puis même pas raconter tout cela, échanger des idées, me consoler en causant... Rien, personne, personne...
Bienheureux les simples d’esprit, bienheureux ceux qui croient en un Bon Dieu auquel on peut en appeler. En appeler de quoi. De ce que j’ai pas de talent ?
Vous voyez bien. C’est le fond. Ce doit donc être une jouissance. Ça en serait une si mes misères avaient des spectateurs... Les douleurs des gens devenus célèbres ensuite, sont racontées par leurs amis, car on a des amis, des gens avec lesquels on cause. Je ne vois personne. Et quand je me lamenterais ! Quand je dirais: non je peindrai plus ! Et puis après ? Ça n’est une perte pour personne, je n’ai pas de talent. Que je fasse du crochet au lieu de faire des tableaux, personne ne s’en plaindra.
Alors toutes ces choses qu’il tient renfermer en soi et qui ne font rien à personne... le voilà le pire des tourments, le plus humiliant. Car on sait, on sent, on croit soi-même qu’on n’est rien.
Si cela durait on n’y pourrait survivre.
Poznámky
Bromide (potassium bromide): widely prescribed as a sedative and anticonvulsant throughout the 19th century; essentially a general nerve-calming drug. ↩