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Mardi 22 mai 1883
La maréchale et Claire viennent me prendre pour aller voir le Panorama de Détaillé, le soir de la bataille de Gravelotte.
Ce n’est pas encore fini, c’est assez bien, il y a des choses étonnantes de réalité, mais ces panoramas militaires... On nous en accable...
La petite reste à peindre avec moi. Et je suis dans l’attente. J’espère qu’on... m’enverra une dépêche... Je travaille jusqu’à sept heures et demie mais à chaque bruit, à chaque coup de sonnette, à chaque aboiement de Coco mon âme s’en va dans les talons. Ce que cette expression est juste ! Elle existe aussi en russe. Il est neuf heures du soir et pas de nouvelles. Voilà des émotions. Si je n’ai rien ce sera bien embêtant. On l’a tellement dit d’avance à l’atelier et Julian et Lefèvre, et Tony, entre eux tous ensemble que c’est impossible que je ne l’ai pas. Alors, ce n’est vraiment pas gentil, on aurait pu me le télégraphier, on n’apprend jamais assez tôt une bonne nouvelle...
Si j’avais quelque chose je le saurais déjà. Alors ?
J’en ai un peu mal à la tête.
Ce n’est pas que ce soit si important mais on l’a annoncé et puis l’incertitude est odieuse en toutes choses.
Et le cœur qui bat, qui bat...
Misérable vie. Tout et le reste et rien... Et pourquoi ? Pour aboutir à la mort !
Madame X s’est éteinte après de cruelles souffrances, au milieu de sa famille en larmes. Monsieur Z est décédé subitement en son château de... Rien ne faisait prévoir une fin aussi prématurée... Ou encore Madame Y a été enlevée à la tendresse des siens, elle était âgée de quatre-vingt dix neuf ans...
Et nul n’y échappe ! Et chacun finit ainsi.
Finit. Finir ne plus être, voilà l’horreur. Avoir assez de génie pour vivre toujours... Ou écrire des bêtises avec une main fiévreuse parce que l’annonce d’une misérable mention se fait attendre...
Ophélie. Je le méprise !
On vient apporter une lettre, mon cœur s’arrête. Elle est de Doucet au sujet d’un corsage...
Je vais reprendre un peu de sirop d’opium, être calme. On dirait à voir cette agitation que je viens de rêver à mes Saintes femmes. Il est ébauché le tableau; quand j’y travaille ou y pense, je suis dans un état pareil à celui de ce soir.
Impossible de s’occuper à quoique ce soit...
Lire un roman de Dumas et fumer, et le sirop avec cela.
Neuf heures trois quarts.
Impossible que le prudent Julian se soit avancé à ce point et que ça n’arrive pas. Et d’un autre côté ce silence.
Le résultat devait être connu à cinq heures. Une dépêche serait arrivée déjà.
Cela vous prend aux jambes comme une flamme qui enveloppe tout le corps et brûle les joues... J’ai fait de mauvais rêves...
Il n’est que neuf heures vingt cinq.
Julian aurait dû venir, il serait venu, il l’a su vers six heures, il serait venu dîner. Alors, rien ?
Je me suis crue refusée et ce n’était pas admissible pourtant. Mais ici, c’est très admissible...
Je viens de guetter les voitures, elles passent... Oh ! c’est trop tard à présent.
Si je faisais le portrait de la Cartwright. Elle a des yeux... indécents. On dit que par moments on a honte de la regarder tellement ses yeux sont... Ce sont des yeux bleus, de brune, à la prunelle très noire et petite, des cils noirs et des cheveux noirs. Des yeux de bacchante, des yeux... quintescenciés, c’est vrai qu’on a honte de les regarder parfois. Dina a de ça, mais Dina n’est pas belle. C’est étonnant ce que je cherche à parler de choses indifférentes...
Il n’y a pas de médaille d’honneur pour la peinture. Et pour la sculpture c’est Dallon qui l’a. Qu’est-ce que ça me fait.
L’aurai-je donnée à Bastien ? La médaille d’honneur. Non.
Il peut donner plus que cet Amour au village, par conséquent il ne la mérite pas. On aurait pu la lui donner pour sa sublime Jeanne d’Arc, dont le paysage me déplaisait il y a trois ans. Je voudrais la revoir.
Rosalie a des nouvelles de Marie Dubois, la bonne de l’atelier. Elle a dit qu’elle ne savait rien, ces messieurs n’étant pas rentrés lorsqu’elle a quitté l’atelier. On le saura demain...