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Samedi 19 mai 1883
Alice vient me faire de tendres adieux. Le bal était splendide, dans la journée au Salon, il y a eu un tas de monde amusant, Jules. Gavini lui a parlé. Des perles devant des cochons ! Margaritas ante porcos !
Tout ça et le reste m’énerve. D’abord j’ai mal travaillé, Claire était là mais ce n’est pas elle qui m’a empêchée, c’est Tony qui est venu faire une longue visite. Il est très content de mon tableau.
Et ça ne me ranime pas ou plutôt ça ne me calme pas, ceux qui travaillent avec passion me comprendront; je voudrais déjà voir le tableau fini et l’autre aussi et cela me met dans des états inexprimables.
Bojidar va mieux, il dîne ici et ça me procure le plaisir d’avoir quelqu’un devant qui injurier Jules. Sale bête, vaniteux, petit, horreur ! Son tableau est d’un vert affreux. Et lui il est jaune. Je le méprise ! Mon esprit consiste actuellement à appliquer ce: je vous ou le méprise, à tout et à tous. Il est bête, il est laid, il est sale, il a trente-quatre ans. Quel être ignoble ! Vile canaille. Il est inférieur à tout. Et alors avec une modération étudiée je vante d’autres talents et ça en imitant l’accent et les intonations de Jules. Vieil économe va ! Avare ! Espèce de malade. Je le méprise !
Et puis ? Et puis...
Je suis vexée... non. Je suis contrariée, non enragée, non humiliée... non plus. Enfin je suis un peu de tout cela, très peu, parce que ce fabricant de plein air sans air, n’est pas encore revenu. Voilà onze jours depuis qu’il a dîné ici. Il me déteste, je le dirai à son frère.
Oui, il est monté contre moi, il ne m’aime pas, mais moi non plus je ne l’aime pas... Je suis bête, je joue la comédie en écrivant ... Ah ! mes tableaux. Quand je serai illustre je me vanterai d’être infirme.
Byron était boiteux, Gambetta borgne et Jean-Jacques à moitié sourd.
Je sens que je puis peindre à présent. J’ai appris des choses !
Et puis, je vais après peindre un panneau décoratif. Printemps. Une femme appuyée à un arbre, les yeux clos et souriant comme dans un beau rêve. Et tout autour un paysage délicat, des verts tendres, des roses pâles, des pommiers et des pêchers en fleurs, des pousses nouvelles, tout ce qui rend le printemps d’une couleur enchanteresse.
On ne l’a jamais fait avec sincérité. On a fait dernièrement des paysages printaniers mais on y a fourré des vieux ou des blanchisseuses ou des lépreux. Moi je veux un parti pris de tous « enchanteurs ». On a fait mille printemps, mais dans des paysages de carton, de chic, il n’y a que Bastien qui aurait pu penser comme moi et il ne l’a pas encore fait. Il faut que cette femme ait l’air d’entendre toutes les harmonies des tons, des parfums et du chant des oiseaux. Il faut qu’il y ait là du soleil. Bastien n’a peint que du plein air gris, à l’ombre.
Je veux là du soleil et je le ferai à Nice dans un verger, et si je trouve un verger très poétique ma femme sera nue. On devra entendre le murmure du ruisseau qui passe à ses pieds comme à Grenade entre des touffes de violettes, et ça et là des taches de soleil !
Il y a au Salon un immense tableau de Georges Bertrand intitulé: Printemps qui passe. Cinq femmes nues sur des chevaux blancs, qui arrivent sur le spectateur à fond de train en plein soleil. Ça aurait pu être très beau ! Ce n’est qu’un succès d’estime, honneur au courage et au talent malheureux. Les femmes ont des corps avachis, l’effet de soleil est sec et trop décoratif, le paysage est hors nature, tout dans des tons lilas, jaunes, rosés. L’aspect général est blafard.
Néanmoins c’est une tentative formidable... Si seulement ce n’était pas si sec, s’il y avait eu là des tons plus vrais et des corps de femmes plus printaniers ça aurait été magnifique. Je demande au printemps des tons qui chantent et vont à l’âme, j’exige des verts tendres ravissants et des roses pâles enchanteurs et non pas des blafarderies jaunâtres.
Enfin, tel qu’il est le Georges Bertrand est une chose hardie qui plaît à ceux qui raisonnent et sont indulgents et tiennent compte des tentations et du talent dépensé.
Mon printemps est dans une note plus intime, une pensée plus intense et plus difficile à saisir. C’est tout de charme et d’harmonie de tons, un ensemble qui exprime ce que j’ai éprouvé en pensant à un paysage vraiment printanier. Une orgie de notes douces, il faut que ce soit d’une couleur ravissante et des taches de soleil qui viennent ça et là donner de la vie et un certain commencement de mystère aux ombres.
Comprenez-vous ?
Mais Bastien fait ou va faire un enterrement de jeune fille, or s’il est intelligent il va lui donner pour décor un paysage comme celui que je rêve. J’espère qu’il n’aura pas tant d’esprit et qu’il nous servira un paysage d’un vert infâme... Pourtant je serais chagrinée s’il ne faisait pas de ce sujet un tableau sublime. Et je souhaite qu’il ait eu mes idées tout en souhaitant qu’il ne les eut pas... Moi je vois son enterrement de jeune fille dans un sentier fleuri, avec des arbres fruitiers en fleurs ou des roses qu’on effeuille et des têtes grossières de paysans comme repoussoirs; toute la poésie résidera dans le cercueil et dans la nature.
Je ne lui parlerai de rien.
En ce moment j’ai écrit en Amérique pour demander si le M. Davis qui a volé pour vingt mille francs la Jeanne d’Arc1 est disposé à la revendre.
Dans un mois nous encaissons trente-six mille roubles et si le tableau n’est pas au-dessus de soixante mille francs, je suis décidée à faire cette folie.
Voilà trois ans qu’il est vendu, eh bien en trois ans gagner le double, même pour un Américain cela doit être suffisant. Pourtant on ne le pourra pas avoir à moins de cent mille francs. Alors, je reculerais... Avec chagrin. Trente six mille roubles, font à peu près quatre vingt dix mille francs.
Poznámky
Bastien-Lepage's Jeanne d'Arc (Salon of 1880) had been bought by the New York collector Erwin Davis, who gave it to the Metropolitan Museum of Art in 1889; it is still there. ↩