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Lundi 10 octobre 1881
Comme je travaillais au musée arrivent deux hommes vieux et laids et demandent si je ne suis pas Mlle B. [sic] Certainement. Alors ils se présentent de la part des Karaouleff. M. Soldatenkoff et son docteur. Soldalenkoff est un marchand millionnaire qui voyage beaucoup et adore les arts et les artistes. Puis Polladk nous dit que Madrazzo1, fils du directeur du musée, et peintre lui-même a beaucoup aimé ma copie et a demandé à faire ma connsaissance.Le vieux Soldatenkoff m’a demandé si je vendais et j’ai eu la bêtise de dire que non, mais j’espère le revoir et il m’achètera peut-être quelque chose à Paris. En Russie on n’est pas blagueur du tout et puis les femmes artistes sont plus que rares... Seulement quand on me prend au sérieux je crois ou qu’on est crétin ou qu’on se fiche de moi.
Nous allons au retour des courses, le Roi, la Reine, les Infantes, tous les dignitaires, c’est très amusant et je ne pense pas à la politique en trouvant tout cela agréable à voir. Du reste... c’est un charmant pays et il me semble qu’il y a mille ans que j’ai quitté la ville aux cocottes, la ville de toutes les élégances, verticem mundi2 etc. etc. Ici on se regarde, on s’aime, on est encore plus... c’est-à-dire encore moins civilisé qu’en Italie, et c’est pour cela que je trouve cela charmant. Je voudrais bien passer un hiver ici, je préferais cent fois l’Italie mais...
Ce soir chez les Pollack, la jeune fille a vraiment du talent, une voix admirable et tout ce qu’il faut pour faire une artiste. Suis-je assez imbécile d’avoir perdu ma voix incomparable, divine. Sentiment du chant, passion, larmes, tout ce qu’on a dans la vie ordinaire et tout ce qui fait le vrai chanteur, à quoi bon maintenant que je n’ai plus l’instrument, à renfermer tout cela... et où, et pourquoi ? Est-ce que je ne guérirai pas ?!!...
Quant à la peinture je suis entrain d’apprendre beaucoup, je vois ce que je ne voyais pas, mes yeux s’ouvrent, je me hisse sur les pointes de pieds et ne respire pour ainsi dire pas de crainte que l’enchantement cesse, car c’est un véritable enchantement, on espère enfin toucher à ses rêves, on croit comprendre ce qu’il faut faire, toutes les facultés sont tendues vers ce but effrayant: un bon morceau de peinture, non pas de la peinture de menuisier à la Bonnat ou de... comme d’autres, mais de la chair, des tons qui chantent... et quand on fait ça et qu’on est artiste on peut faire des choses admirables. Car tout, tout est dans l’exécution ! Qu’est-ce que la Forge de Vulcain de Vélasquez ou ses Filandières3, ôtez à ces tableaux cette peinture prodigieuse et l’on sera un Tony quelconque et d’autre n’importe qui. Je sais que je fais crier bien des gens, les imbéciles d’abord qui posent pour adorer le sentiment... et tenez le sentiment mais c’est la pâte, c’est la poésie de l’exécution, c’est l’enchantement de la brosse ! On ne se rend pas compte à quel point c’est vrai ! Aimez-vous les primitifs, les formes maigres et naïves et la peinture lisse ? C’est curieux et intéressant mais on ne peut pas aimer ça. Aimez-vous les sublimes vierges en carton de Raphaël ? Je vais passer pour grossière mais je vous dis que ça ne me touche pas... Il y a là un sentiment et une noblesse que je respecte mais que je ne puis aimer. L’Ecole d’Athènes du même Raphaël, voilà qui est admirable et incomparable comme d’autres de ses compositions et surtout en gravure ou photographie.
Et là il y a un sentiment, une pensée, un souffle vraiment de génie.
Notez que je suis aussi ennemie des chairs ignobles de Rubens et des chairs magnifiques mais bêtes du Titien... Il faut l’esprit et le corps. Il faut comme Vélasquez exécuter en poète et penser en homme d’esprit. Il est évident que si vous prenez une figure quelconque et l’arrangiez comme un épicier et puis collez là-dessus de la peinture divine ce sera triste... mais je ne crois pas qu’on puisse arriver à une exécution qui tienne lieu de tout sans avoir ce... tout. L’expression, le sentiment, un être qui ne comprend pas cela ne peut pas exécuter comme je dis. Mais je m’explique mal, je suis ignorante, je tâtonne.
Poznámky
Madrazo: Federico de Madrazo y Kuntz (1815–1894) was director of the Prado at this time; his son Raimundo de Madrazo (1841–1920) was also a celebrated portrait painter. ↩
Verticem mundi: Latin, «the summit of the world»; Marie means Paris. ↩
Las Hilanderas (The Spinners), by Velázquez (c. 1657), in the Prado. ↩