Dimanche 9 octobre 1881

Eh bien, il n’y a rien de neuf, Pollack et Escobar sont venus tous les jours, avant-hier nous sommes allés à un petit théâtre où l’on eu les loges par heure, on joue des petites pièces à couples improvisées par un acteur assez drôle, je ne comprenais rien mais j’étais je crois jolie et ne me suis pas ennuyée. Pollack travaille au musée comme moi mais dans une autre salle, nous nous faisons des visites.
L’autre jour pour voir ses études nous avons été chez sa mère et aujourd’hui son père et sa sœur sont venus chez nous, maman partait, leur présence nous a évité bien des larmes. J’étais très triste depuis le matin et pourtant il fallait bien, il faut bien qu’elle parte car l’affaire touche enfin à sa fin et ne pas être là serait tout perdre. Donc elle est partie. Pollack est devenu une sorte de Bojidar, nous avons fait un tour au Bueno Retiro avec sa sœur et son père, ce qui nous a fait manquer Escobar qui nous attendait là pour se promener avec nous.
La soirée se passe à parler arts avec Pollack et maintenant que je suis seule je me figure des choses noires, si maman allait mourir sans nous revoir, je ne sais pourquoi... Les cartes disent qu’il y aura une mort et me voilà affolée d’inquiétude, je voudrais lui écrire une lettre pour dire que je l’adore, que je suis désespérée de lui avoir causé le moindre chagrin enfin une lettre dont je serais honteuse après... Mais les cartes disent que l’affaire finira bien mais qu’elle mourra... c’est à prendre le chemin de fer demain.
Oh ! si cette chose affreuse arrivait ce serait une punition pour mes imbéciles révoltes filiales... Je passerais ma vie à pleurer de ne pouvoir racheter mes duretés. Ah ! je deviendrais folle... Songez donc se sentir coupable et ne pouvoir plus jamais, jamais racheter ses folies. Et elle mourrait croyant que je ne l’aime pas, que cela m’est égal, que je me console, que je suis même peut-être contente.
Je m’attends à tous les malheurs mais je ne puis me figurer ce que me ferait celui-là... J’aime mieux tout au monde que cela, devenir aveugle, paralysée... Je serais à plaindre, mais perdre maman dans ces conditions-là il me semble que je l’aurais tuée.

Poznámky

Bojidar Karageorgevitch, Serbian prince and friend of the family, Marie's constant escort in Paris. ↩