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Lundi 19 septembre 1881
Hier soir au casino un parterre de jeunes femmes ravissantes et des toilettes. On dansait, on causait, parmi celles qui dansaient il n’y en avait pas une seule ayant trente ans. Un éblouissementNous y restons peu, ne connaissant pas une âme, il n’y avait qu’à se montrer, je l’ai fait, je crois que j’étais jolie et bien habillée. La Basilevitch dansait, les Martinoff se promenaient sur la terrasse. Il y a une quinzaine de Russes, dont ces dames, qui se connaissent. Quant à nous, nous sommes seules et il n’y a pas d’espoir que ça change. Le vieux Nervo, de Nice est ici et les Francia aussi. Et la Basilevitch. Je ne dis pas que ces gens-là diront des monstruosités mais ils savent comment c’était à Nice et à Paris. Il y a des êtres qui ayant plus de choses... mauvaises que nous n’ont pas eu le malheur d’avoir été mis au ban de la société de Nice. Et ceux qui vont à Nice vont partout, et puis les papiers à l’ambassade de Russie mais sans Nice ce ne serait encore rien. et une fois établi que c’est comme ça il n’y a rien à faire d’autant plus que nous n’avons pu rien faire pour que ça change. Et des femmes seules ! Et ajoutez à cela ma façon folle de me mettre en évidence et d’exciter l’envie !... Mon père a raison, il dit qu’une fois le procès terminé il arrangera tout... Enfin tout cela viendra bien tard... si ça vient. Mais j’ai raconté cela cent fois. Je voudrais savoir ce que je m’imaginais en venant ici !... Est-ce qu’on sait ! Et tenez si seulement la Basilevitch était avec nous, tout irait bien. Maman et ma tante prétendent... oui au commencement à Paris elle nous a invitées à aller chez elle, nous n’y sommes pas allées... mais ce n’est pas pour cela... Du reste elle n’est pas plus que nous seulement elle a de la chance et pas de procès... Mais enfin on voit tous les jours qu’on épouse des danseuses, des cascadeuses, des femmes perdues... Mais je ne suis pas assez... pour être parmi ces femmes et pas assez non plus... Ah ! ils ont raison de ne pas croire que je refuse les Multedo et autres, un tas que me proposait la Gavini et la Bailleul, et des noms illustres et des alliances. C’est en effet incroyable que je n’en veuille pas, vivant comme je vis; c’est qu’il y a toujours le fol espoir de trouver quelq’un qui m’épouse par amour et puis cette réflexion: je trouverai toujours un nom qui me prendra pour ma dot. Ah ! que je suis donc malheureuse ! Ah ! s’il se trouvait quelqu’un... Comme je serais une femme dévouée et comme j’aimerais ce sauveur !
Ah ! c’est qu’il est trop cruel de souffrir ces choses mesquines et pourtant épouvantables. Et quand je repasse ma vie ! Ah ! Seigneur... Mes mères voient cette désolante solitude... Mais elles n’y peuvent rien et puis elles ne se rendent pas compte... je suis entrain d’en mourir...
Oui, un coup de massue ne tue pas quelquefois on en réchappe mais ce poison lent et continu... Ah ! que c’est terrible, que je voudrais vivre ! Et quelle chose épouvantable de se rendre compte de tout, toute une jeunesse perdue et toujours l’espoir que ça va cesser et puis jamais, jamais et se dire qu’on mourra sans avoir rien eu, mais... en somme n’est-ce pas égal, la fin est la même. Ô non, non, non.
Vous comprenez je ne ferai pas connaissance avec des gens qui font facilement connaissance aux eaux, en somme des dieu-sait quoi et les gens comme il faut raisonnent comme moi par conséquent. J’avais presque résolu de partir pour l’Espagne mais maman vient de télégraphier à la mère Gavini, je le devine d’après la dépêche du père Gavini: « Je pars pour Paris, si présence Mme Gavini n’est pas nécessaire, l’engagerai à accepter votre aimable invitation, remerciements et amities ! Maman espère que la mère Gavini nous rendra l’existence plus supportable, mais je déteste quand elle fait ses démarches, ça finit toujours bêtement ! Evidemment on fera de façon à ce que Mme Adeline soit en visite chez nous, on l’a bien fait pour Berthe à Dieppe, Berthe qui n’était bonne à rien qu’à nous faire faire des bêtises.