Jeudi 11 août 1881

Tous les jours je vais à Passy mais sitôt que je suis installée je prends en horreur ce que je commence. D’abord Fortunata que j’ai renvoyée en lui payant six séances pour rien; puis c’est le tableau duquel j’étais folle et toute fiévreuse de le faire. Julian avait dit qu’il fallait modifier, améliorer la composition et cela m’a suffi pour que je ne sache plus quoi faire. D’abord malgré tout je l’ai commencé mais une fois commencé j’en ai eu dégoût et peur.
La vérité est qu’il ne me reste que vingt jours, et s’il pleut ?
Il y a quatre têtes grandeur nature en vingt jours. Et puis... Pourtant ces têtes s’enlèvent en un jour chaque si ça va bien, oui, mais s’il faut les recommencer ? Enfin c’est un sujet d’hésitations énervantes qui me donnait chaud et froid dix fois par heure. Si je le fais ce ne sera pas tout ce que... Car enfin se dépêcher, faire n’importe comment ne vaut rien, et si je ne le fais pas un autre le fera et alors ! Toutes ces affiches dont les murs de Paris sont couverts et les groupes qui stationnent, la fièvre des élections; mon tableau c’est justement une affiche électorale devant laquelle il y a un garçon épicier avec son panier, un ouvrier qui rit à un monsieur avec serviette sous le bras, un gommeux à l’air très bête et un vaste chapeau bonapartiste dont on ne voit que... le chapeau. Dans le fond une petite femme.
C’est grand comme nature, à mi-corps. Bref ça et le reste me rend folle, j’ai la main qui tremble pour écrire. A peine ai-je une idée que je l’ai en dégoût.
Il n’y avait que ce tableau et j’ai perdu tant de jours et 0,me voilà encore indécise.
Diable de caractère quand je suis libre de faire ce que je veux, je ne sais plus que faire. C’est ma maladie qui me rend idiote et la mention honorable de Breslau me coupe les bras. Je me sens perdue de tous les côtés et dans la plus grande terreur de voir qui que ce soit.
On me parle, je n’entends pas ou de travers... Enfin il paraît que j’ai mérité... sans cela... Le ciel est juste. Je me demande... C’est que ce tableau Julian et les autres disent que ce n’est ni neuf, ni original; d’accord, du reste je n’en sais rien. C’est actuel toujours et puis si c’est bien exécuté ce sera toujours bien. Et la peur des gens qui vont poser et le temps ?
En un mot je suis énervée et malheureuse et je ne sais plus rien. Et il faut encore que je sache si Alexis sera ici dans le courant d’août, il pose le gommeux et sans lui pas de tableau, et je n’ai pas encore trouvé le vieux monsieur à la serviette.
Tout ça ne serait rien si j’étais décidée et entrain.
Et je perds mon temps et j’use mes yeux à lire pour me calmer. Enfin, plus moyen de porter mes hésitations à qui que ce soit, Tony en Suisse, Julian à Marseille. Et moi au diable. Sitôt que je décide quoique ce soit une voix me dit... Enfin quoique je fasse je ferai toujours à mon désavantage. Si je renonce au tableau quelque autre le fera et j’en aurai un dépit mortel; si je le fais je le ferai en me pressant, mal, il pleuvra et j’ai déjà que vingt jours. Tout ce que je pourrai faire sera certainement le contraire de ce qu’il aurait fallu faire, donc il faudrait n’avoir plus souci de rien. Aussi vous me voyez... ah ! qu’il est affreux d’en être là.
J’ai des cheveux blancs, un jour j’en ai trouvé près de deux sur le devant, c’est depuis que je deviens sourde... Est-ce assez horrible !
Oh ! maintenant... au moins ça coupe court à mes récriminations, je n’ai rien d’accord, mais aussi je ne suis plus bonne à rien. Vie de salon, politique, plaisir de l’esprit, tout cela vient à travers un brouillard et si je m’y risque, je risque aussi de me couvrir de ridicule ou de passer pour sotte ou médiocre. Tout ce que je dois affecter de brusqueries, de singularités, d’absences, pour cacher à l’unique Saint Amand que je suis sourde ! C’est à décourager quarante chevaux. Comme il est possible d’avouer qu’on est sourde quand on est jeune, élégante et qu’on prétend à tout, comme il est possible de solliciter l’indulgence, la pitié, dans ces conditions-là. Comme on est bien venu de... le reste à quoi bon... tout, si je viens dire, mais c’est impossible ! La tête se fend on ne sait plus ou l’on en est ! Oh ! non il n’y a pas de Dieu tel que je l’avais imaginé. Il y a un être suprême, il y a la nature, il y a... mais il n’y a pas de Dieu que j’ai l’habitude de prier tous les soirs. Qu’il ne m’accorde rien passe mais m’assassiner de la sorte ! Mais me rendre plus malheureuse, plus dépendante de tous que le premier mendiant venu. Et qu’ai-je fait ! Je ne suis pas une sainte, je ne passe pas ma vie à l’église, je fais pas maigre, mais vous savez ma vie, sauf des irrévérences constantes envers ma famille, qui ne le vole pas, je n’ai rien à me reprocher.
Alors que fera-t-on aux femmes qui abandonnent leurs parents a la misere ou qui les insultent horriblement ou qui abandonnent leurs enfants, trompent leur mari, leurs amis, sont médisantes, perfides, méchantes, basses, dépravées ? Que leur fera-t-on ?
Que fera-t-on aux... Enfin à tout ceux qui ont fait du mal à quelqu’un. Moi si j’en ai fait je n’en sais rien je le jure. Et à quoi sert alors la crainte et la pensée continuelle de Dieu ! A quoi sert prier tous les soirs et demander pardon d’ete forcée par les circonstances à dire des duretés aux miens. Car si j’ai tort vis-à-vis de maman, vous savez bien que c’est pour la forcer d’agir; c’est par ces scènes et ces violentes paroles que j’ai réussi à écarter quelque peu Georges de la maison. Je m’en suis abimée la santé mais enfin il n’est plus étalé ivre au salon. Enfin me voilà horriblement frappée et frappée avec la cruauté la plus raffinée. Maintenant-
Enfin Dieu, non le Dieu que je croyais connaître n’existe pas, ça n’est pas possible.
Mais alors ! Ô non, il nous faut un Dieu, pour reporter à quelqu’un le bien et le mal.

Poznámky

The French legislative elections of 21 August and 4 September 1881. ↩
Gommeux: 1880s French slang for a dandified, affected young man of fashion — roughly equivalent to "swell" or "dandy." ↩
Georges Babanine, Marie's maternal uncle, whose drinking troubled the household. ↩