Dimanche 27 mars 1881

Je compte quatre cent mille francs, et il y a en Russie soixante mille roubles de capital qu’on pourra prendre dans quelques semaines, cela fait six cent mille francs, et je ferai vendre pour cent cinquante milles roubles de terres (il y en a pour cinq cent mille roubles à ma tante). Cela me fera un million de francs que j’aurai indépendamment des rentes de ma famille. Je suis ravie à cette idée, ce serait l’indépendance, la sécurité. A part mes cinquante mille francs de rente (cinq pour cent) j’aurai quarante mille de ma famille de son vivant; (il leur resterait trente mille francs par an). Donc me voilà à la tête de près de cent mille francs de rente. C’est la villa qui donne naissance à tout.
J’ai été chez les Gavini, je descendais comme montais Basire. Puis au Bois, une masse de monde, je suis ravie et bâtis les châteaux les plus espagnols.
Bojidar dîne ici. Et puis c’est-à-dire avant, la visite de Berthe. Tout le monde dit qu’elle s’est déclassée et qu’à Nice on l’a vue avec des cocottes au théâtre. Cela vient de tant de part à la fois qu’on y croirait volontiers... seulement c’est si affreux !
Elle a fait ses confidences à maman, elle veut quitter son mari, se moque des convenances et vante le petit Blanc. Enfin elle a l’air d’avoir perdu la raison.
Et moi j’ai la tête remplie de Cassagnac. Est-ce extraordinaire ?!
Il y aura bientôt trois ans que je ne lui ai adressé la parole.
Et je ne vois d’amour possible qu’en lui. Il a trente-sept ans et je l’ai connu à trente-deux, voilà cinq ans et voilà cinq ans qu’il m 'occupe plus ou moins toujours...
Je ne l’avais pas encore vu que je pressentais quelque chose d’extraordinaire et dès la première minute de notre connaissance il y a eu je ne puis dire quoi... Quand je l’ai connu je ne me rendais compte ni de sa situation brillante d’alors, ni de rien en politique mais tout cela a été comme une révélation. Et maintenant qu’il n’a plus de prestige je me sens encore capable d’être à ses pieds... c’est le seul du reste qui soit mon égal en amour, le seul que je trouverais naturel d’aimer... Avec les autres ce serait de la condescendance et en somme je serais humiliée mais avec lui ce serait de l’Amour, de la passion... de l’affollement... On se rend compte je vous assure, je me compose des histoires les yeux fermés et je... ne pourrais aimer que lui... jusqu’à présent... Je croyais qu’il fallait être un homme supérieur, un homme de génie ou au moins de grand talent pour être aimé...
Mais du reste je ne l’aime pas, je dis seulement que je ne pourrais aimer que lui, mais... on verra.