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Mercredi 26 janvier 1881
On a dit chez les Russes que j’étais malade, c’est pour montrer le contraire que nous allons à l’église, puis chez les Gavini, chez la Bailleul, chez la princesse. Les deux petits viennent dîner et la Bailleul aussi et les deux Mouzay. Après toutes ces lettres ! Elles reprennent l’habitude du dimanche des autres hiversLa princesse a envoyé je ne sais quelle viande fumée de Serbie d’un aspect prodigieux, aussi de Daillens demande t-elle si ce n’est pas un ancêtre conservé, le chef de la dynastie ? La Bailleul enlève tout à coup Alexis et je viens tout bas lui dire à lui que je regrette de ne pouvoir lui donner les conseils d’usage mais: du courage, mon ami, du courage. Sans croire tout à fait à l’impureté d’un départ à deux je suis convaincue que la mère Bailleul qui se donne quarante-six ans, qui se poudre à frimas et qui est robuste comme une paysanne et aimant la gaudriole ... n’est-ce pas qu’elle ne peut pas être sage ? D’autant plus que les Karageorgevitch savent certaines choses par leur ami le blond et l’adolescent Marcel Koechlin...
Et puis la voilà qui prend sa liqueur et s’adressant à Alexis: je ne connais personne ayant les lèvres aussi sensuelles en buvant que moi...
Donc nous avons ri et ceci ajouté à mes visites dans la journée, (je laissais ma pelisse en voiture et traversais les rues et les cours en taille) fait que je suis enrhumée comme un vieux chien.
Une indiscrétion de la bonne. Il paraît que c’est Julian qui payera la cloison; j’en suis aise pour lui.
Donc mardi en revenant d’atelier je suis prise de la fièvre et reste jusqu’à sept heures sans lumière à grelotter dans un fauteuil, moitié endormie et toujours le tableau devant les yeux comme chaque nuit depuis huit jours. Vous savez qu’Amélie s’est installée à l’autre extrémité de l’atelier et fait mon tableau à rebours, et comme chaque fois qu’elle veut me surpasser elle croit qu’elle y arrivera en prenant tout le temps des mesures, elle en a pris tout le temps et ce bras tendu, cette main avec ce bout de fusain me dansent les yeux avec des lignes très noires tracées sur mon tableau, comme pour la perspective... N’ayant pris qu’un peu de lait la nuit a été encore plus extraordinaire, je ne dormais pas puisque j’ai fait plusieurs fois sonner le réveil, mais le tableau était toujours là et j’y travaillais seulement je faisais tout le contraire de ce qu’il fallait entraîner par une volonté surnaturelle à effacer ce qui était bien. Oh ! c’était énervant !
Et pas moyen de rester calme, je m’agitais comme un diable, m’efforçais de croire que je rêvais mais non; mais c’est donc du délire me disais [je].
Je crois que ça en était, maintenant je sais ce que c’est et n’en serais pas fâchée si ce n’était la fatigue partout et dans les jambes.
Mais ce qu’il y a de bon, c’est que toute faible j’attends Julian pour avoir son avis sur une figure que j’ai changée hier, il vient et trouve que j’ai eu grandement tort. J’ai effacé ce qui était bien, avant le rêve.
Et le soir hier par un phénomène curieux j’entendais très bien, très bien.
Je suis brisée.