Mercredi 10 décembre 1879

Nous sommes allées voir le Père Didon au couvent des Dominicains. Ai-je besoin de vous dire que le Père Didon est le prédicateur dont la gloire grandit à vue d’œil depuis deux ans et dont en ce moment tout Paris s’occupe.
Il était prévenu, aussitôt que nous arrivons on va l’appeler et nous l’attendons dans une des sorte de stalles-cellules de réception toutes vitrées avec une table, trois chaises et un bon petit poêle. J’avais déjà vu son portrait hier et je savais qu’il a des yeux splendides, (beauté qui manque à Joseph).
Il arrive très aimable, très homme du monde, très beau avec sa belle robe de laine blanche qui me rappelle les robes que je portais autrefois. Sans l’infamie de la tonsure ce serait une tête dans le genre de celle de Cassagnac, mais plus éclairée, les yeux plus francs, l’attitude plus naturelle quoique très haute; un visage qui commence à devenir épais et qui a le même quelque chose de désagréablement de travers dans la bouche que Cassagnac.
Mais une grande distinction, pas de charme outré de créole, un teint mat, un beau front, la tête haute, des mains adorablement blanches et belles, un air gai et même autant que possible bon garçon. On voudrait lui voir une moustache.
Beaucoup d’esprit malgré un grand aplomb. On voit tellement qu’il mesure toute l’étendue de sa vogue, qu’il est habitué aux adorations et qu’il est sincèrement heureux du bruit qui se fait autour de lui. La mère Mouzay l’a naturellement prévenu par lettre de la merveille qu’il allait voir et nous lui parlons de faire son portrait. Il n’a pas refusé tout en disant que ce serait difficile, presque impossible, une jeune fille faisant le portrait du Père Didon, il est si en vu , on s’en occupe tant...
Mais c’est justement pour cela idiot !...
On m’a présenté comme son admiratrice fervente. Je ne l’avais jamais ni vu ni entendu mais je le pressentais tel qu’il est avec ses inflexions de voix passant des notes caressantes à des éclats presque terribles même dans la simple conversation.
C’est un portrait que je sens tout à fait et si cela pouvait s’arranger je serais une bien heureuse personne.
Ce grand diable de moine ne doit pas être sage, vous comprenez ?
Même avant de l’avoir vu il me faisait un peu peur... Je n’aurais qu’à rougir quand on parlera de lui, ce serait si désagréable, un moine ! C’est un être qui pourrait avoir de l’influence sur moi et je n’ai pas envie de cela.
Il a promis de venir nous voir et pendant un instant, j’ai désiré qu’il en restât à sa promesse.
Mais c’est bête et tout ce que je désire à présent est qu’il consente à poser. Rien au monde ne ferait mieux mon affaire de peintre ambitieux.