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Lundi, 19 août 1878
Il y a quelque chose d’insupportable dans notre intérieur pour moi ! Les tracas à propos de rien, l’incroyable insouciance quant aux choses graves, voilà le fond de tous. Et puis ce qui me révolte c’est cet abrutissement moral qui produit une espèce de cruauté affreuse qui consiste à abandonner Dina et moi. Tellement on nous abandonne que j’ai comme honte de la moindre revendication. Il faudrait jouer des drames pour obtenir les choses les plus ordinaires et on vous regarderait comme une capricieuse exorbitante qui ne sait pas ce quelle veut. On ignore jusqu’à un tel point les conditions à peu près possibles dans lesquelles doivent vivre des jeunes filles que je n’ose même rien demander. Je ne les accuse même pas, elles ne comprendraient pas.
Elles trouvent naturel qu’une fille de mon âge passe sa vie entre quatre murs, mais littéralement. C’est une vie vraiment affreuse car on ne peut pas se passer des relations habituelles aux sociétés civilisées à moins d’être une exception... et... mais je ne parle pas d’exception et de gens désenchantés, moroses, vieux, de moines ou de fous.
Et si jamais j’ai quelque distraction c’est, vous les savez bien, à moi seule que je le dois.
Je suis née là-dedans, j’a grandi là-dedans, j’ai vu cela tous les jours et je me sens comme si je venais d’y tomber par hasard; je m’étonne, je me révolte et je ne sais même pas exprimer ce qui manque car tout manque.
J’ai déjà accompli la moitié de mes commissions pour moi. Notre appartement est meublé mais je vais avoir un énorme bureau où pourront se placer mes cahiers, mes... je m’interromps pour vous dire que maman ouvre elle-même la porte quand on sonne et m’apporte elle-même le mot qu’on vient d’apporter. Vous comprenez ? Mes cahiers, mes notes, les gros livres dont j’ai toujours besoin. Puis un vase où je jette les pinceaux, et d’autres choses nécessaires pour m’arranger une sorte de petit confort.
J’espère pouvoir commencer l’atelier mercredi ou jeudi.
Mademoiselle Oelsnitz, celle qui était gouvernante chez Mme Anitchkoff, est maintenant chez nous... Les Anitchkoff sont en Russie. Je crois vous avoir raconté que Mlle Oelsnitz est fille d’un baron Oelsnitz, (un de ces barons allemands, dont la Russie regorge) et qu’elle a quitté la maison par suite d’intrigues de sa belle-mère et qu’elle était amoureuse de Walitsky... Tout cela et son séjour chez les Anitchkoff et surtout les soins qu’elle a prodigués à grand-papa pendant l’opération, l’ont en quelque sorte fait une des nôtres, elle me sera d’ailleurs utile; maman ne s’est pas encore aperçue qu’il ne m’était pas convenable de sortir avec une femme de chambre ou seule. Ce sera une sorte de gouvernante, je l’habillerai et lui montrerai un grand respect dans les magasins pour en imposer; car elle n’est pas imposante, petite, rousse, jeune, triste. Une figure ronde qui a l’air d’une caricature de la lune quand la lune est triste. cette expression de physionomie fait rire. Des yeux d’une rêverie comique mais avec un chapeau selon mon idée cela ira et j’irai à l’atelier avec elle.
Abaza m’écrit que Mühle s’est grisé et qu’il y a eu tout un scandale. Je me console d’Ems en voyant combien grand-papa est heureux de me revoir, tout mourant qu’il est. Je deviendrai diablement fière rien qu’en voyant à quel point je suis supérieure aux miens, plus femme, plus homme, plus raisonnable, plus convenable, mieux élevée. Il n’y a pas de quoi être fière si ce n’est que cette supériorité.
Eh bien j’ai une terrible maladie. Je suis dégoûtée de moi. Ce n’est pas la première fois que je me déteste mais cela n’en est pas moins terrible.
Détester un autre qu’on peut éviter mais se détester voilà un supplice.