Samedi 20 avril 1878

Hier soir en serrant ce cahier j’ai ouvert le 62ème et j’ai lu quelques pages et enfin suis tombée sur la lettre d’Antonelli. Cela m’a fait longtemps rêver et sourire puis encore rêver. Je me suis couchée tard, mais ce n’est pas du temps perdu, on n’a pas de ces moments perdus quand on veut, on n’en a que quand on est jeune; il faut en profiter, les apprécier et en jouir comme de tout ce que Dieu nous donne.
Les jeunes ne savent pas s’apprécier, mais moi je suis comme une vieille qui sait ce que tout cela vaut et qui ne veut perdre aucune jouissance.
A cause de Robert-Fleury, je n’ai pas pu me confesser avant la messe ce qui fait remettre la communion à demain. La confession a été originale, la voici:
Vous n’êtes pas sans quelque péché, dit le prêtre après la prière d’usage, n’êtes-vous pas sujette à la paresse ?
Jamais.
A l’orgueil ?
Toujours.
Vous ne faites pas maigre ?
Jamais.
Vous avez offensé quelqu’un ?
Je ne crois pas, mais cela se peut. Beaucoup de petites choses mon père, rien de grave.
Que Dieu vous pardonne alors ma fille. Etc. Etc.
Les pieds sont finis, ils sont atroces. Nous cherchons un apport, je suis très fatiguée d’avoir monté vingt escaliers différents et me voilà avec un mal de tête auquel je cherche des causes morales mais n’en trouve pas.
Sacré-non ! en a-t-il un trac pour venir le Samedi saint - voilà ce qu’a dit Rosalie quand est arrivé Multedo.
Madame de Fayet était au salon, moi chez moi et sans robe. Je me suis habillée et alors sont arrivés d’Alt et Goldsmid.
Jamais je ne me suis sentie si à l’aise que depuis quelques jours. Avant, toutes ces voitures devant le palais de l’industrie où il y a à présent le concours hippique, m’auraient donné envie d’y aller, de voir tout ce monde; de là à envier, à pleurer, à rager. A présent aussitôt que pareil sentiment se présente je lui oppose des raisonnements, si serrés qu’il n’y a pas moyen d’y tenir et que je garde mon impassibilité. Avant j’aurais rougi pour Cassagnac, me serais [sentie] gênée d’en parler parce qu’il m’a abandonnée (maman commençait déjà à prendre cet air qui veut dire qu’elle est délicate et ne s’aperçoit de rien) à présent j’en parle lorsque l’occasion se présente, sans affectation, et ne me dis ni folle ni dégoûtée de lui. Et c’est la même chose pour tout. Mon esprit est présent, je l’ai prouvé ce soir en causant et en ne blaguant pas, je suis calme et n’ai absolument peur de rien, au moral comme au physique... Il m’est arrivé, vous le savez, de rentrer deux fois tantôt à cinq, tantôt à six heures du matin seule du bal de l’Opéra, en fiacre. Souvent il m’arrive de dire: j’avais une peur atroce d’aller là ou de faire ceci. C’est une exagération de langage qui est commune à presque tout le monde et qui ne veut rien dire. Ce qui me fait plaisir c’est que je prends l’habitude de causer avec tout le monde, c’est nécessaire si l’on veut avoir un salon convenable. Avant j’en prenais un et je laissais là les autres ou à peu près.
Quant à Multedo je ne lui ai pas dit un mot à part, il a été compris, avec le reste et pour qu’il ne s’exagère rien j’ai regretté tout haut de n’avoir pas pu le présenter à Schaeppi l’autre jour au Louvre. Il est parti de bonne heure, il ne devait pas du tout venir il l’a dit il y a une semaine qu’il avait je ne sais quelle fête de famille. je l’évite, il tâche de me contrarier mais je me mets aussitôt de son côté où il est.
Ma conduite l’irrite et souvent il tâche de me contrarier mais aussitôt au lieu de discuter je me range à son avis ce qui l’agace et me fait rire.
Dites donc, cette canaille de Cassagnac... Vous savez que par vénération pour lui je suis définitivement bonapartiste, mais rien qu’à cause lui. Donc cette canaille de Cassagnac devrait bien venir un samedi. Vraiment c’est ridicule.