Mardi 8 mai 1877

Melissano écrit.
Il y a des courses aujourd’hui, mais je suis mal disposée, j’ai mal à la tête, je suis désespérée ! Ça me reprend comme à Nice. Je viens de relire ma vie à Naples, c’est plein de tourments et cette idée que j’avais de me détester, c’était terrible et pourtant tout cela m’a laissé une impression agréable. Imaginez seulement ce matin, on nous apporte deux des plus beaux bouquets que j’aie vus de ma vie avec les cartes des suiveurs des Cascines. J’ai tout renvoyé, disant qu’on se trompait assurément et que nous ne connaissons pas ces messieurs. Mais j’ai eu une scène pour cette action naturelle et pleine de tact. Maman et Dina en raffolaient comme des gens qui n’ont jamais vu ni fleurs ni hommages. Les bouquets sans cartes seraient charmants et on saurait bien d’où ils viennent.
Marcuard a été hier dans la journée et le soir chez nous. Les Mirafiore n’ont pas déjeuné chez lui, le comte étant obligé de partir subitement. Les cartes m’ont tant menti, aussi je n’y touche plus.
Je voulais me montrer à Florence, je voulais... et tout cela s’en va au diable !
Par les domestiques je sais que Monsieur le comte ne retournera que dans quelques mois.
Cela ne me contrarie que parce que je voulais me réhabiliter comme figure, comme toilettes, comme esprit. L’idée de lui laisser cette vilaine impression me met positivement en rage, en vraie rage.
Je suis souffrante, le soir seulement, je joue de la mandoline après avoir passé la journée à causer avec Dumas. Seulement il y a une foule de livres qui ne sont que signés Alex.[andre] Dumas, je les reconnais à la troisième page et les rejette avec mépris.
Larderel a télégraphié à Melissano la veille de notre départ de Naples qu’il serait de retour à Florence le 9. D’ailleurs peu m’importe, puisque l’Opéra est fermé et puisqu’il fait si mauvais temps qu’on ne peut se montrer. Sans cela... on arrivait, élégante, jolie, à l’air légèrement despotique et accoutumée aux succès, Florence est comme toutes les villes où la société change peu. Une ou deux soirées à l’Opéra produisaient l’effet voulu... et là-dessus arrivait Larderel; on lui parlait de moi, de nous comme de nouveautés intéressantes et tout au moins il cessait de croire que je suis ce que j’ai été avec lui.
A présent il faut partir... en relisant mon journal j’ai vu que je me prédisais tous les malheurs, c’est pour cela que je ne le fais plus.
Malheureux ! tu pourriras !
Souvenez-vous de la complainte de Girofla et de la prédiction de Cassandre, et not[amment]:
Son joli château vendra Et pourrira, et pourrira !
Comme depuis deux ans je lui ai écrit tu pourriras ! Et comme j’ai répété ce refrain si distingué sur tous les tons...
Il faut que ce qui est dit dans Mes Ecritures s’accomplisse !.. Le château, la fameuse tour, tout est vendu !
Emile sous peu de jours Maulera car des vautours Ignoblement vendant sa tour Lui joueront un vilain tour En voilà un four !
Le tour est joué.
Ah ! pauvre Emile de la Misère et corde... tu dois m’aimer beaucoup, moi et mes prédictions.
Eh bien cette chute me réjouit parce que la colère qu’il a contre moi me venge de celle qu’il m’a causée, me venge et au delà.
Pendant dix-huit mois je lui ai crié comme un oiseau de mauvais augure: tu pourriras ! Et voyez.
Ecoutez, en feuilletant de vieux cahiers une idée me vint... c’est que... Larderel pourrait bien ne pas être mon premier amour... c’est-à-dire que je suis furieuse de le dire mais... verba volant tandis que scripta manent... et mes écrits l’attestent, presque eh bien convenons-en, là, j’ai été amoureuse à Nice ou plutôt je me suis occupée du Niçois mais je ne l’ai jamais regardé comme mon égal et jamais il ne m’a plu tout à fait. Surtout je ne l’ai jamais regardé comme mon égal.
C’est... égal, j’aurais voulu me voir avec une seule passion, toutes ces petitesses me fâchent...
Voulez-vous savoir la vérité, eh bien, mais souvenez-vous bien de ce que je vais dire.
Je n’aime personne et je n’aimerai jamais qu’une personne qui caressera agréablement mon amour-propre... ma vanité.
Quant à Boreel... j’en étais amoureuse à treize ans, il fut le premier homme qui me fit rougir, surtout lorsque je pensais qu’il était le baron Finot et millionnaire, mais bientôt j’en fus dégoûtée; il marchait mal, il parlait mal, il était commun, embarrassé dans ses mouvements... il était Américo-Hollandais. Le duc de Hamilton est resté mon terme de comparaison et mon idéal. Audiffret... était le seul à Nice, il fallait bien le prendre. Antonelli m’aimait beaucoup et voulant faire du roman et surtout être nièce de pape... j’ai fait de l’imagination...
Quant au plus célèbre de tous les Alexandre... eh bien je l’ai aimé et c’était la première fois. Et s’il eut répondu à cet amour j’aurais été une seconde Giselle, ah ! plus, plus, une Giselle exagérée, et capable de plus d’une scène de l’église. Quand on se sait aimée, on agit pour l’autre et alors on n’a pas honte, au con traire, on se sent héroïque. Je sais bien que je n’irai rien demander pour moi mais pour une autre je ferai cent bassesses car ce sont des bassesses qui élèvent. C’est toujours pour nous prouver que les plus belles actions se font par égoïsme... demander pour moi serait sublime parce qu’il m’en coûterait... Oh ! rien que d’y songer, l’horreur !!! mais pour un autre ! On se fait plaisir et on a l’air de l’abnégation, du dévouement, de la charité en personne.
Et on croit soi-même à son mérite dans ces moments-là, on croit naïvement que l’on est charitable, dévoué, sublime !
Revenons au sujet important, pour dire que ce qui a été n’est plus... mais peut être encore.
Je me souviens, je cherche... je me demande ce qui m’a fait croire que j’aimais cet homme. Mais ce n’est pas vrai, me dis-je, je pouvais m’en défendre et si je l’avoue c’est que je veux bien l’imaginer... et alors, me rappelant l’homme, je cherche dans sa personne de quoi justifier cette... fantaisie, je cherche quelque chose qui fasse taire ces raisonnements, qui m’excuse d’en avoir tant dit, qui me force à avouer que bien réellement il y avait dans lui quelque chose de plus fort que moi, quelque chose qui m’attirait... me plaisait. Pourquoi ? on n’en sait rien, mais quelque chose m’attirait... je cherche à constater que ce quelque chose existait, car alors je m’appuie sur cette abstraction inexplicable... et tout est expliqué. Je cherche enfin quelque chose qui dise que ce n’était ni l’argent, ni l’ennui, ni un intérêt banal comme pour les autres, un désir de conquête; c’est que je me défends en diable avant de constater qu’il avait vraiment... qu’il me plaisait en un mot. C’est que je ne veux pas comme avant inventer, créer. Je veux voir si cela est vraiment... C’est que si, cela était vraiment cela, me ferait un plaisir énorme, je ne sais trop pourquoi, parce que je n’aurais plus à vaciller et à donner un tas de raisons surmontées d’explications empanachées comme la tête de la Righi.
C’est que j’ai assez de ces recherches... et je cherche pour ne plus chercher... eh bien... eh bien je trouve.
Pour le présent vous comprenez bien que tout est fini, mais alors cela a été, c’est que... j’en doute toujours... à tort, à tort. J’ai aimé... involontairement, c’est surtout cela que je tiens à constater.
A...men.