Vendredi 13 avril 1877

Après quelques visites que j’ai laissé recevoir par maman, nous allons chez le photographe. Je pose souvent pour que dans l’édition de mon Journal on puisse intercaler des photographies qui sont parfaitement d’accord et représentent exactement mon humeur et mon état du moment.
Larderel est arrivé à cinq heures du soir. Lui et Melissano ont déjà vu maman je ne sais plus où, mais ils se sont parlés pendant une heure.
Sa chambre est à l’entresol et n’est séparée de la mienne que par l’église. J’étais sur mon balcon et lui sur le sien, nous nous sommes salués. Il est très pâle et l’air tout à fait égaré. Je l’ai vu partir en fiacre, il m’a de nouveau saluée, je lui fis signe de venir qu’il prit pour une désignation du Skating. Je ne savais pas bien ce que je faisais.
J’ai besoin pourtant de le voir pour le rassurer et... en un mot il faut absolument que je le voie.
en travers
Melissano s’est promené en voiture avec nous, ce qui a produit un effet immense.
Au lieu d’aller aux Fiorentini (le Français de Naples) où nous avons une loge, nous allons au Skating. Melito, Schininà et Marini sont mes seules connaissances, j’ai eu la bêtise de dire aux autres que j’irais aux Fiorentini, et plus tard viennent Melissano et Larderel, ils reviennent du Fiorentini où maman leur avait donné rendez-vous.
- Bonsoir Mademoiselle, comment allez-vous ? me dit-il très cordialement et en tendant sa main.
- Bonsoir Monsieur, je vais très bien je vous remercie, et vous ? lui répondis-je gaiement et avec intérêt.
- Vous savez je reviens des Fiorentini.
- C’est votre place, vous êtes Florentin.
- Non, je vous y attendais.
- Ah ! je n’y suis pas allée. Quelle déception !
Encore quelques mots après lesquels il va causer assez longtemps avec maman.
Il est tout changé. Figure pâle, maigre, chemise fânée, habit mal brossé... Il est encore ivre ! Nous sommes les meilleurs amis du monde ensemble, je lui ris au nez comme à Melissano.
Mais ce que vous ne savez pas c’est qu’il passe pour être refusé par moi grâce aux Fabbricatore et à Nasimoff.
J’ai relu notre singulière conversation, elle m’a l’air d’un fragment d’archives de fous. Lorsqu’il eut disparu je me suis ennuyée et nous sommes rentrées.
Mais ce que vous ne pouvez pas vous imaginer c’est la nouvelle folie de cet homme. Il y a deux jours à Rome il est allé chez le Roi et lui a demandé sa permission et sa protection pour s’engager volontaire dans l’armée russe le jour où la guerre sera déclarée. Elle le sera demain peut-être. Sa Majesté a promis d’aplanir les obstacles qui existent pour un homme qui n’a jamais été militaire, et de lui donner des lettres de recommandation. Le Roi l’encourage et l’approuve. Ainsi c’est décidé, il part de Naples directement pour Vienne d’où il gagnera Saint Pétersbourg et l’armée. Maman l’a demandé, si c’était grâce à Mme la Coquine qu’il s’exilait ainsi et il répondit que c’était l’état déplorable de ces finances.
Oh ! puissance de l’or, la plus grande, la plus vraie de toutes !!! Oh ! si j’avais de l’or, avec quelle joie je lui payerais toutes ses dettes !! Avec l’or on a tout ! Comme j’irais à lui... ou bien non ! Je payerais tout secrètement.
Mais il ne m’aime pas... oh ! alors il m’aimerait... assez pour s’habituer à moi. Est-ce qu’il aimait la Righi ?
Voyez bonnes gens, si j’avais des millions...
Peu d’or salit, beaucoup d’or déifie...
Si j’en avais assez pour tout payer et pour me l’acheter pour le prendre...
Je suis dans un état à grimper sur un mur !
Vais-je partir pour la Russie ? Si je partais Larderel deviendrait la grande passion de ma vie, mais je resterai pour oublier et cela vaut peut-être mieux.
Plus que jamais je veux... faire ce que je ne dirai qu’au moment même.
Plus que jamais !! Si vous saviez...
Eh bien oui, je souffre, oui, eh bien oui, êtes vous content ?
S’il m’aimait je le suivrais partout... mais suivre comme ça c’est honteux et ... honteux... Car enfin il pourrait en être ennuyé.
Et pourtant qui le soignerait mieux que moi, qui serait plus dévouée... d’où diable ai-je tiré toutes ces idées... c’est si nouveau pour moi...
Eh bien alors qu’il aille se battre, mais qu’il meure ! J’irai le voir mourir dans mes bras... par force ! Oh ! pourquoi, il ne me hait pas.
Du moment qu’il y va, la Russie me sourit comme un paradis.
Il faut que je lui parle pour lui rire au nez, pour me moquer de lui ! Maman me le conseille et me l’ordonne presque.
Oh ! ces longues, longues, longues nuits à Naples. Cet abat-jour avec ces vues de Rome et ces cartes qui ne me disent rien de bon et que j’interroge cent fois ! J’écris un mot et je fais les cartes et cela dure et cela me tourmente.
Je veux partir et j’oublierai, ce n’est qu’une maladie, je suis énervée voilà tout. Je ne sais moi-même ce que c’est, je me suis trompée tant de fois et mes cornues et mes alambics m’ont tant de fois envoyé des éclats au visage que je suis en partie aveuglée.
Non, je suis tourmentée, je voudrais mourir, pleurer; si je n’étais pas contrariée dans cette affaire je n’y penserais peut-être pas...
Je crains que cette fois encore ne soit une absurdité comme la toquade imaginaire pour Torlonia. Non, l’autre était tout bonnement un moyen de changement...
Je ne sais, peu importe, allez-vous en au diable.