Vendredi 6 avril 1877

Maman dit qu’elle s’est amusée comme une folle à Sorrento. Je ne dis rien parce que ces deux derniers jours viennent d’être écrits à l’instant et qu’il vient de m’arriver, ou plutôt je viens de faire...
Je me suis réveillée comme une folle.
Le Roi est arrivé hier et ce matin à dix heures il est venu faire une visite au prince de Prusse. Prévenue par Doenhoff, je me suis mise sur l’escalier et comme il se trouvait en face de moi j’ai dit :
- Deux mots Sire, de grâce.
- Qu’est-ce que vous désirez ?
- Rien absolument Sire, que pouvoir me vanter toute ma vie d’avoir parlé au Roi le plus aimable et le meilleur du monde.
- Vous êtes bien bonne, je vous remercie beaucoup
- C’était absolument tout Sire.
- Vous êtes bien bonne, je vous remercie beaucoup.
Et il m’a serré la main gauche avec ses deux mains.
Circonstance à la suite de laquelle je me gante pour huit jours. C’est à cause de mes gants que j’écris comme vous voyez. J’aurai des ongles superbes dans huit jours
Que dites-vous de moi ?
Je n’étais pas trop effrayée. Vous savez ce qui m’a poussée à cette extravagance ? Bijou. “Si tu fais cela, tu auras tout”. Et j’ai fait cela.
Mais tout ça n’est rien.
C’est Doenhoff qui vient et qui dit un tas de frayeurs. On pourra le mettre dans les journaux, on pourra l’interpréter scabreusement.
Le Roi Victor n’est pas comme les autres rois. Il a demandé ce que je voulais, si c’était une supplique. Je suis horrifiée derrière ma porte.
En faisant ce que j’ai fait, j’avais tout prévu, excepté moi. A une autre cette extravagance aurait rapporté un tas de charmes et de plaisirs, à moi cela ne peut rapporter que honte. Je suis vouée aux infortunes.
Doenhoff est revenu du palais où le prince a été rendre la visite du Roi. L’aide de camp du Roi a dit : Quelle drôle de manière a cette dame, de placer ses filles ainsi sur le passage du Roi. Et le prince de Prusse dit au Roi que les jeunes filles en Russie sont très exaltées pour la famille royale, qu’elles font des folies pour l’empereur et que c’est aussi pur que les anges du ciel. Merci, charcutier !
Doenhoff a dit un tas de choses. Enfin il est venu nous rassurer.
Après une agitation et une stupeur et une terreur folles, je commence à revenir à moi. Je n’ai jamais de ma vie été si effrayée Je serais morte à l’instant. En une heure j’ai vécu deux années.
Comme tout le monde est heureux de n’avoir pas parlé au Roi !! On se promène, la princesse Marguerite et Humbert sont arrivés. Le charcutier est là en face de nos fenêtres avec Doenhoff et des messieurs du Roi. Les dames étalent leur robe, les livrées sont presque de gala; la Chiaja est arrosée.
Ce monde sâle, perverti ! Supposer, inventer de telles horreurs ! (j’ai ôté les gants). Je vais être calomniée, la folle de la ville, couverte de boue et de ridicule !
Melissano a été chez nous. Ce singe assure que Larderel me plaît et je lui arrange “Alexandre” de la dernière façon, ce qui naturellement lui donne plus que des soupçons. Qu’est-ce que ça me fait ? Est-ce que je cache qu’il me plaît ?
L’un des messieurs présentés hier a été; c’est un fils de la princesse Piedimonte, François Porcinari.
Je suis sortie avant quatres heures et de loin nous avons vu Larderel et Melissano qui ont ôté leur chapeau avec une exagération absurde.
A présent je n’ose pas sortir ! Et demain les courses ! Il y aura le Roi, les princes ! Vous croyez que le général ne racontera pas l’aventure arrivée au Roi ! Doenhoff a prié de se taire disant que ceux qui ont vu ne diraient rien. Mais ce serait trop miséricordieux.
Je ne sais vraiment où je vais, où je me mène !
Je vous ai bien prévenus que je commettrai des énormités avec le plus grand naturel.
Ah ! que tout le monde est heureux de n’avoir pas parlé au Roi ! Il part lundi, mais les princes restent ! Ah ! seigneur où vais-je en venir !!
Quelle dépravation, quelle noirceur !!!
Marcuard a parlé hier des richesses de Demidoff, ce qui a beaucoup diminué Larderel.
Ma tante écrit qu’il faut être fou pour penser à Larderel :
“Si Marie veut plaire à son monstre qu’elle se couche de bonne heure. Les veilles la rendent hideuse. Mais est-il possible qu’elle pense à cette horreur ! Il est laid, je l’ai vu ! On m’a dit qu’il n’a pas le sou, qu’il ne paye même pas les dettes de jeu, qu’il est vicieux, perdu. Pensez-vous donc que si elle lui plaisait vraiment, il continuerait sa mauvaise vie, ses veilles, ses cartes, ses orgies ! Même Lewin s’était corrigé quand il a songé à épouser Clémentine.
Si ce monstre était vraiment aimé par Marie, ce serait pis qu’un malheur ! Mon Dieu, et c’est pour cette félicité-là que vous seriez restées si longtemps à Naples ! Revenez. Larderel ne l’aime pas !”
Ah ! chère tante vous avez mille fois raison. Mais je n’ai pas la force de partir.
Larderel ne m’aime pas, c’est bien certain. Mais ce n’est pas une déception, ce n’est pas un malheur, ce n’est pas un affront, qui m’étonneront en ce monde ! Ma vie en est tissée. Que la volonté de Dieu soit faite, puisque la mienne ne peut rien. La mienne ne me donne que des soucis !
Larderel ne m’aime pas.
Je m’en suis bien aperçue.
L’épisode du Roi n’a été qu’un complément. Il le fallait pour arrondir ma misère.
Quand on aime, on ne se grise pas, on ne parle pas ainsi, on ne se perd pas les nuits dans des tripots, on ne dort pas le jour, d’autant plus que...
Je me ronge les doigts d’avoir pas dit quelque chose que je sais lorsqu’au retour de Massa il me disait qu’il m’aimait et m’offrait toutes les preuves que je veux, de bon cœur. Et brute, et idiote que je suis au lieu de ce qu’il fallait j’ai dit :
- Je ne vous crois pas, je n’ai pas besoin de vos preuves, on n’en donne généralement que pour prouver des mensonges !
Non, pourquoi vivre quand tout se tourne de travers ou au rebours !
Ma première idée après la visite de Doenhoff a été envoyé Bijou à l’Aquarium et lui confier ma peine.
La réflexion est une bonne chose.
Le Roi vient de passer ! Ah ! Seigneur du ciel ! Si Doenhoff n’avait pas dit tout cela j’aurais été enchantée.
“Notre bonheur est dans une misérable ignorance” a dit un poète russe.
Ah ! que c’est vrai.
Ah ! voilà que je me rappelle de Bijou apportant sur sa canne une pantoufle de Melissano, en velours vert et or ! C’était comique, notre excursion.
Ah ! Et mon rêve de Sorrento ! J’étais jusqu’au cou dans la boue. Cela ne pouvait pas se passer comme ça. Oh ! les rêves, oh ! les folies, les pressentiments !
Larderel ne m’aime pas. Bien. Je m’en vais à Paris dans huit jours. Et là nous mourons.
Pendant que nous dînions en haut, il est venu, Dina lui a dit on ne sait quoi, de venir au Skating ce soir,... qu’il a acheté un cheval, que sais-je !
Je ne veux pas faire ses caprices, je n’irai pas. Il envoie dire que si nous ne sommes pas là à dix heures il revient chez nous.
A dix heures et demie arrive Marcuard, qui au bout d’une heure peut-être et tout simplement, sans malice aucune, entre autre chose dit ceci :
- Alexandre fait en ce moment la cour à Mme de Piccolelis au Skating.
On m’apportait à manger !!! Manger ! Je ne peux, je ne veux pas cacher l’impression que je reçois de cette phrase de Marcuard.
Ainsi il reste au Skating avec une coquine au lieu... Ah ! oui, j’oubliais qu’il ne m’aimait pas.
- Ah ! Monsieur de Marcuard, dis-je ensuite, j’ai envie de tout vous raconter !
Au lieu de cela j’écris la lettre suivante:
Lettre recopiéeLettre de Marie à Larderel (brouillon non envoyé), 6 avril 1877
Merci de m’avoir invitée au Skating pour vous voir avec des nouvelles coquines. Vous ne méritez pas qu’une femme comme il faut vous regarde ! Votre élément c’est les tripots et les mercenaires. Si vous attendiez au moins à cinquante ans pour jouer un rôle si misérable !
Pauvre moi ! Si c’est pour en venir là que je me suis tourmentée... Eh bien non ! Je remplace cette lettre par ces mots :
Lettre recopiéeBillet de Marie à Larderel, 6 avril 1877
“A neuf heures à l’Aquarium, j’ai besoin de vous parler”.
Pour vous faire comprendre tout, je vous dirai que je ne suis pas sûre qu’il viendra.