# Mercredi 14 février 1877

Mercredi 14 février 1877

Maman étant couchée nous allons avec Pelikan au Skating-rink de Naples, organisé comme à Rome dans une sorte de manège. Il y régnait une animation vraiment napolitaine, les lazzaroni comme il faut sont aussi bruyants que ceux de la rue et les talents que possèdent ces aimables Masaniello s’exercent en société, par des amateurs avec une adresse merveilleuse. Ainsi à vos yeux un signor a détaché le sabre d’un officier en un clin d’œil et l’officier dût le payer d’une bouteille de champagne. Après avoir volé le sabre on s’est escamoté des verres de champagne. On commençait à s’occuper beaucoup de nous lorsque Pelikan eut envie de partir, nous avons fait toute la Chiaja à pied, Pelikan s’appuyant à mon bras.
On ne comprendra pas ma fièvre ce soir, si je ne dis ce que j’ai appris par le domestique de Pelikan. Nosè, lequel Nosè est depuis le premier soir l’ami de Charles qui le mène au café, donc j’ai appris ce soir que Larderel n’est plus interdit depuis quatre mois, que son père est mort il y a quatre ans, que l’année passée il était ici au carnaval avec sa coquine à laquelle il a fait remporter les premiers prix de mascarades et de costumes par l’argent qu’il a dépensé à la faire plus élégante que des femmes de ses amis. Que sa coquine est la Righi, chanteuse de Milan, qu’il la tient encore (le misérable !!) seule dans une villa à lui près de Florence et qu’elle a une fille de lui.
Je m’arrête haletante.
Mais qu’il est stenco di tenerla, et enfin une foule de choses sur moi qui me ravissent. Son cocher est son custode dit Mose et il lui raconte tout; il lui dit donc qu’il m’avait vue avant, que je lui plaisais beaucoup etc. etc. Mose est trop stupide pour inventer. Un jour, dit-il, il a voulu aller à la table d’hôte et il en a parlé à son cocher ma ha avuto vergna. Ceci met le comble à mon extase. Il n’a pas osé... Je l’adore.
Ecoutez, je prenais Larderel pour un chenapan vulgaire, mais depuis que j’ai appris la façon grandiose avec laquelle il fait un dévergondage, je l’honore et l’estime.
Seulement pourquoi mentir ! « Nous nous sommes lâchés ! » voilà un mensonge puisqu’il la tient encore ! Et il est père de famille ! Une fille ! Ah ! Seigneur.
Ah ! mais, Ah ! mais.
Je me promène par la chambre dans le plus grand désordre, car jusqu’à présent mon amour pour Larderel est une pose devant les miens.
La sérénade habituelle arrive et je me précipite sur le balcon, m’enveloppe dans une fourrure et malgré cela ai froid jusqu’à claquer des dents.
Et dire qu’il y a peut-être dix jours à l’attendre. Si je savais qu’il ne vient pas je le suivrais. Et s’il n’y avait pas eu de voyage à Cancello je serais partie pour Florence sans plus de façons que ça ! Vous ne me connaissez pas, vous !
Si je n’entreprends rien quant à Antonelli c’est qu’il me fait honte et pitié et que j’ai la conviction, peut-être fausse, qu’il ne comprend pas bien le sens ni des démarches, ni des paroles, ni la valeur d’aucune action, de rien.
Au moins quand on parle à Larderel on voit qu’il comprend ce qu’on lui dit.
Ah ! que je suis donc ravie d’apprendre qu’il s’est livré avant moi à tous les manèges auxquels je me suis livrée !
Vous savez que Bihovetz m’a prédit un monsieur qui serait horriblement gêné par une petite fille...
Ah ! que c’est long, que c’est long, que c’est long, dix jours !
Une fille fi ! Et moi qui en rapporte chaque soir de la table d’hôte une figue, un pruneau, un raisin et un biscuit. Objets que je collectionne pour les lui offrir quand il y en aura beaucoup. Bah ! Il les donnera à sa fille. Je collectionne pour la fille de la Righi, de « La Traviata ». J’adore Larderel ou du moins je suis prête à faire des folies pour lui.

Poznámky

lazzaroni — the Neapolitan poor, historically associated with street life; the term carries both condescending and fond connotations depending on context. ↩
interdit — legally interdicted: a court order placing an adult under guardianship, typically for prodigality or incapacity; Larderel had evidently been under such constraint due to his debts. ↩
coquine — literally a minx or rogue; used here as a euphemism for a kept mistress. ↩
stenco di tenerla — Italian: "weary of keeping her" (maintaining the mistress). ↩
ma ha avuto vergna — Italian (Neapolitan dialect): "but he was ashamed/embarrassed." ↩
La Traviata (1853) — Verdi's opera whose heroine Violetta is a courtesan who sacrifices her love. Marie ironically compares La Righi, Larderel's Milanese singer-mistress, to the doomed Violetta. ↩