Samedi 3 février 1877

Ricardo est venu ce matin apporter quelques romances pour que Soria puisse chanter sans être obligé d’apporter son paquet sous le bras.
Je suis sortie avec maman et puis je me mis à parcourir les salons pour voir s’il y avait des fleurs et si tout y avait l’air qui me convient.
M. et Mme Zoubaloff, le général, Collignon, Meyssner, Pelikan, Broussais, Zurmüllen, Azantchewsky et nous, excepté grand- papa, voilà la liste de ceux qui ont dîné. J’ai veillé à ce que tout fût convenable. Je dois avouer que ce monde m’amusait fort peu, aussi me suis-je dérobée pendant une heure au moins pour lire chez moi.
A peine redescendue, je vis arriver Gautier, le plus beau des hommes. Ce me fut un soulagement. Aussitôt entrèrent Ricardo, Barnola, Diaz de Soria et M. Rabsaet. Sorla a donné à manger à ces deux messieurs aujourd’hui, et lorsque nous l’avons invité il demanda d’amener son ami Rabsaet qui est le ténor le plus célèbre comme amateur, et qu’on s’arrache à ce qu’il paraît.
noirciJe portai une robe faite avec
Ma robe, chastement révélatrice, était d’une étoffe collante et élastique; et j’étais coiffée comme Psyché, les cheveux relevés et noués sur la tête par un noeud de boucles naturelles.
Je m’emparai de Rabsaet qui est laid, insignifiant et Belge, pendant que Soria causait avec maman. Au premier prétexte, le galant marchand de vin s’assit sur l’S dont j’occupais la moitié et m’attaqua : c’est le mot.
Ce teint olivâtre, cette barbe noire, ce crâne nu, ces yeux arabes énormes, brillants, tout cela s’enflammait du feu le plus... naturel à la vue de mes cheveux blonds, de ma peau blanche et de mes formes. Je dois dire que j’étais passablement impudente, c’est-à-dire qu’attaquée si vivement, je ne m’intimidai point et au contraire ris à cette barbe noire et dis les choses hardiment et d’un ton passablement railleur dans les yeux énormes qui se croisent tant. Ce qui je pense a donné une bonne idée de moi.
rayé[Une ligne et demie barrée]
Le piano offre une cachette presque pareille à celle de Rome, j’accompagnais une romance que Soria murmurait divinement, plus pour me respirer dans le dos que pour autre chose.
Soria est trop gâté, il est comme Gericke, il vous prend la main, il prend l’étoffe de votre robe entre deux doigts comme une prise de tabac.
Au lieu de supplier....qu’il chante et de m’extasier je déclarais que je ne demandais jamais rien et que si l’envie le prenait de chanter il chanterait bien tout seul.
rayé[Deux lignes noircies]
Rabsaet a exprimé l’admiration que je lui inspire en des termes propres à me tourner la tête, si je ne pensais déjà tout ce qu’il y a de mieux au monde de ma personne.
- Je suis vaine, lui dis-je, je crois.
Oui, je crois, je suis toute neuve pour eux, coiffure, costume, port, taille; une statue vivante et non une demoiselle comme on n’en voit que trop à Nice.
Quant à Soria, je me plaisais à voir comme cet animal, (animal est le mot) me dévorait de ses chastes... oh !... yeux.
Jusqu’au départ de Soria, Barnola et Rabsaet pour le bal de charité à la Méditerranée, ce fut un feu d’artifice de mots, de musique, d’éclats de rire.
On a dit les choses les plus flatteuses. Azantchewsky ne voulut me voir autrement qu’apparaissant au milieu d’une porte ouverte à deux battants, dans un bal aux Tuileries; les Zoubaloff me comparaient à une Vestale, les autres à que sais-je. Soria à Galatée... animée.
Craignant d’avoir trop négligé les dames je revins auprès d’elles comme un chien qui remue la queue, et, lorsqu’il ne reste plus que Gautier, nous nous installâmes tous dans le petit fumoir à causer et à rire de trente-six choses amusantes jusqu’à douze [heures] et demie.
Nice veut que [Mots noircis] la dernière impression que j’emporte soit bonne.
Un oubli. J’ai fait la cour à Bihovetz et à Gautier amicalement et c’était réciproque.

Poznámky

The Tuileries palace in Paris, scene of the court balls of the Second Empire; it was burned during the Commune in 1871. ↩