Vendredi 2 février 1877

Mme de Ballore et Jeanne ont passé une heure ici.
Faure a chanté dans “Faust” devant une salle éblouissante.
Nous arrivons avant le lever du rideau. Ma tante, Dina, moi, Bihovetz et Meyssner.
Aussitôt vient le marquis Rangoni.
Depuis le premier jusqu’au dernier moment je suis radieuse sans raison, je fais même plusieurs mots qui auraient pu avoir du succès si... mais personne n’ira répéter... Ah ! bah ! plus que d’une autre.
J’aurais dû être soucieuse pourtant car pendant tout le dîner je n’ai fait que railler le plus cruellement mes mères sur ma position. Comme si elles y pouvaient quelque chose !
Le général m’accompagne Une ligne noircie Surviennent Ricardo, Pelikan, Gautier, il se produit un encombrement, Pelikan, Rangoni et Barnola s’esquivent...
Vers le milieu du spectacle je vais chez Mme Zurmüllen pour me rendre mieux compte de la salle et pour l’inviter à demain.
Mais avant tout laissez-moi dire que je suis émerveillée, charmée, en adoration devant le jeu, le chant et la figure de Faure. Oui... de cet histrion, précisément. Ce n’était pas un acteur, ce n’était pas un chanteur, ce n’était pas un parfait Méphistophélès, c’était Satan lui-même. Costume, manières, figures, l’illusion était complète. Souplesse infernale, raillerie impitoyable, diabolique, philosophie infâme et légère,
en travers
Avec des griffes !
Oh ! je comprends bien qu’on se ruine, qu’on meure pour des actrices.
A côté de cette perfection, de ce génie on voyait ce que je ne verrai sans doute plus jamais. Une Marguerite qui ne chantait pas. C’est fort, direz-vous ? C’est vrai. Au commencement, j’ai cru qu’elle était émue, effrayée et, lorsqu’elle entama l’air du roi de Thulé, j’ai tremblé pour elle et je suis devenue si honteuse, si épouvantée que je me suis cachée au fond de la loge. Comme si c’était moi la chanteuse.
Elle poussait un gémissement, murmurait quelques sons, hurlait. C’était au point qu’on n’a pas daigné siffler.
Les délicieuses heures que j’ai passées. La loge... pleine de monde, ce qui m’empêchait de tomber dans mes humeurs noires, de craindre tout... Une musique céleste qui m’enveloppait comme d’un triple manteau de bien-être, qui me réchauffait le cœur ! et me transportait.
Pendant les mauvais endroits j’échangeais quelque propos gais et aimables avec ceux de la loge, tous gens d’esprit.
Ce soir j’étais tranquille et il m’a semblé être heureuse. Je n’espérais même plus cela. Je me sens toute légère et je vais tomber à genoux devant Dieu pour Le prier de protéger la guérison de ma gorge, que je puisse étudier le chant... Car là est la véritable vie ! que je dois pour
Je donnerais à celui qui m’amènerait demain Faure, mon collier de perles.... fausses.
C’est Meyssner qui a eu “sur le dos” ma bonne humeur.
Il était tranquillement assis dans un coin : toute imprégnée de Faure et de son jeu je me tins debout auprès de Meyssner, m’appuyant au mur et sur sa chaise et jouant avec l’éventail comme avec une baguette magique. Il me semblait que j’étais le diable et je me sentais ses façons de chat-tigre. Cela a duré un quart d’heure...
- Eh bien, Monsieur dis-je enfin ayant préalablement fait signe aux autres, eh bien, Monsieur voilà [Mots cancellés un quart d’] Le général m’accompagne]une heure que je vous fais la cour. Etes-vous amoureux de moi ?
rayé[Deux lignes noircies]
Le malheureux qui ne se doutait de rien se leva raide et balbutia pendant que je continuais à demander si l’amour venait. Je dus le rassurer ensuite. Mais ce fut une charmante scène.
Les détails de Faust peuvent plaire d’une certaine façon et grâce à la musique, mais le sujet est dégoûtant. Je ne dis pas immoral, hideux, je dis dégoûtant.

Poznámky

The ballad of the King of Thule, Marguerite's song at her spinning wheel in Act 3 of Gounod's Faust. ↩