Dimanche 14 janvier 1877

Voici une lettre que je n’envoie pas, la remplaçant par celle-ci :
On m’a toujours dit que je n’avais pas de père. Je ne voulais pas le croire. A présent j’en suis convaincue, et je vous donne ma parole d’honneur jamaiss que tant que je vivrai je ne m’adresserai jamais à vous pour quoique ce soit.
Marie Bashkirtseff
S’il fallait dire des vérités toutes les injures du monde n’y suffiraient pas.
J’étais à l’église, puis me promenant avec Mme Zurmüllen j’ai rencontré Gautier qui est bien beau et, Skating, Audiffret qui est adorable. Patiner est une des plus agréables sensations du monde. On fend l’espace, on est moins qu’un oiseau mais on est plus qu’un homme.
Ma tante s’occupe toujours de son Soroka, et elle est plus inquiétée par son indifférence pour moi que par une traite.
Le Surprenant est sage, il ne prend personne d’ici, l’année dernière il avait Mme Malone, née une lady anglaise, cet hiver il commence à prendre une princesse autrichienne. Il en a eu de toutes les nationalités, mais après les Autrichiennes je me demande quel sera le fruit exotique nouveau ?
Pelikan qui a passé la soirée chez nous a remarqué Emile au Skating et le trouve très sympathique. On est entraîné à l’adorer en voyant cette fascination universelle. Heureusement je pars samedi pour... chi lo sa?
Au Skating nous nous sommes vus avec le marquis Rangoni, Sommier et Mme Smelsky avec sa sœur Mlle Basilewsky. Ce sont des personnes distinguées qui ne viennent pas se pendre à votre cou mais sont d’une politesse fort agréable.
Le Surprenant est surprenant, il sait prendre avec tous une liberté charmante, et se conduit avec une originalité des plus extravagantes mais gentille et presque enfantine. Ce soir par exemple il a exécuté une espèce de danse sous les fenêtres du prince Stirbey et, au , il s’assit sur le haut d’une barrière ou d’un mur ou de je ne sais plus quoi, et se tint ainsi examinant le public et balaçant ses jambes, sans que cela ait l’air de ces affreuses affectations de dandy.
Je vais continuer le roman.