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# Dimanche 11 décembre 1876
Dimanche 11 décembre 1876
J’ai été à l’église. Il fait si beau que je me suis promenée après avoir essayé de patiner pendant qu’il n’y avait encore personne. En sortant de là nous nous sommes vues avec la princesse Souvoroff qui marchait en face de nous avec d’Aspremont.
Plus loin Audiffret, Belle-de-jour etc. au salut desquels je réponds par un détournement.
rayé[Deux lignes cancellées]
Plus tard lorsque nous fûmes de nouveau au Skating ce héros célèbre y faisait merveille avec ces aides de camp.
Maman parla avec le mari de lady Cawper avec lequel elle s’est rencontrée à Rome, ma tante et Dina étaient entourées... du général Bihovetz, et moi je me promenais autour d’eux avec la petite Olga mangeant toutes deux des galettes et me montrant à la princesse Kotchoubey, belle-sœur du prince que j’ai vu en Russie. Son mari a reconnu et salué maman ce matin à l’église, il l’a connue grande comme moi.
Pendant ce temps Girofla se laissa glisser jusqu’à ma tante.
Je m’approchai et lui fis des compliments sur son patinage, d’un air passablement dédaigneux. Puis je m’en retournai sans attendre la fin de son remerciement.
Vous comprenez c’est une canaille impolie, aussi suis-je protectrice et dédaigneuse.
Quant à Belle-de-jour je ne le regarde même pas.
Il est temps, ce me semble de devenir indépendant et de cesser de sourire aux gens qui vous méprisent.
On a vu Pelikan, les Anitchkoff, tous ces gens qu’on voit toujours. Et le soir je suis allée à l’Opéra. Les cheveux plats devant et retombant en torsades à peine roulées sur la nuque, revenait s’attacher par un paquet de boucles devant. Cette tête échevelée plate et grosse est une innovation et me donne l’air innocente, c’est assorti à une sorte de costume russe, chemisette de batiste sous une robe de foulard... la même qu’à l’Opéra de Paris. Des perles au cou, pas de gants. Je ne me ressemblais pas, j’étais un vrai tableau. Je ne fais pas l’éloge de ma figure, je laisse cela aux autres, mais je rend justice à l’ensemble du genre, en cachet.
La Vigier est en face avec lady Cawper et cette dernière lui raconte un tas de choses tout en me lorgnant. Girofla n’apparait que vers le troisième acte, et me lorgne ainsi que ses acolytes. J’étais assez remarquable pour mériter cet honneur. Personne ne s’arrange avec autant d’originalité, de simplicité et de bon goût, que moi, surtout de bon goût.
Mme Anitchkoff part, beaucoup avant la fin, je fais semblant de sortir et me cache en refermant la porte, pour voir ce que fera le Surprenant ; ne s’approchant près des miens que lorsque je n’y suis pas.
Eh bien, il s’est tout simplement en allé. Je ne m’attribue rien.
« Le Ballo in maschera » m’a fait rêver aux bals masqués de Rome... Je ne peux pas voir lady Cawper parce que dans dix jours elle va à Rome, l’heureuse !
Fiouloulou est venu, je lui ai parlé par énigmes et il est sorti ahuri.
Mais il m’arrive une chose assez curieuse. Je commence à admirer Gautier à force de regarder ses sœurs. Elles étaient à côté de nous ce soir et, pendant que je parlais à la demoiselle, je vis entrer chez eux leur frère, mais pas celui que je connais, un autre, l’aîné, Michel ? Plus petit et moins beau qu’Albert, mais dépravé comme personne ! Cet air dévergondé, me charme tout en me déplaisant. Ce soir il était superbe. Un teint mat, les yeux les yeux de famille, des cheveux propres et jolis... et toute la tenue charmante. Il m’a remis dans l’esprit Larderel et Antonelli... c’est tout la même série. Il passe sa vie avec les cocottes1 ce qui lui donne cet air dévergondé et intéressant qui me dégoûte et me charme... ou plutôt m’agace et me donne des idées folles.
Comme j’ai besoin de parler de quelqu’un, je parle de Michel Gautier et on s’en moque.
Bon, à présent il faudrai dormir au lieu de me pétrifier devant ce Tite-Live de malheur.
Je me déteste et je déteste mes écrits ce soir.
Lundi 11 décembre 1876
Je me passionne chaque jour davantage pour la peinture. Je n’ai pas bougé de la journée. J’ai fait de la musique et cela m’a monté la tête et le cœur, il fallut deux heures de conversation sur l’histoire de Russie, avec grand-papa pour me remettre en état.
Je déteste être... sensible.... dans une jeune fille cela frise... un tas de choses... triviales.
Grand-papa est une encyclopédie vivante.
Je ne puis penser sans un étonnement mêlé de colère, à ma stupidité avec Antonelli. J’ai dit ce qu’il ne fallait pas et vice versa. J’avais l’air d’avoir peur, de chercher à... en un mot cela a été absurde ! Vous l’avez lu vous-mêmes.
Cassagnac peut se faire adorer pour ses interruptions à la Chambre.
L’atroce et le quelquefois amusant Broussais m’a apporté un bouquet avec ses mots :
— Quasimodo2 à Esmeralda. Ces fleurs sont candides et peuvent être offertes à une pure colombe comme vous. Un bouquet bigarré serait indigne de vous.
Quand cet homme commence à blaguer il est d’un comique irrésistible, mais malheureusement ces blagues finissent toujours par quelque inconvenance, surtout au dessert car cet ogre boit et va partout et boit partout.
Berthe m’a écrit et je lui ai répondu en refusant l’invitation pour le 12 à cause du portrait d’Olga que je veux finir.
On a décrit ma robe de l’avant dernière soirée à l’Opéra. — « On admire Mlle Bashkirtseff en robe de laine mate, reminiscence de l’antique costume romain. Cercle or mat dans les cheveux. Toilette d’une grande simplicité ». — C’est la première fois que les journaux de Nice ont compris mes robes.
Aimez-vous comme moi Tite-Live3 ? Je le trouve aussi intéressant qu’Alexandre Dumas. Ne riez pas de la comparaison... vous autres pédants et fichus-ignorants.
— Si vous passiez votre hiver à Rome, dit Blanc chez Mouzay, j’aurais pour vous un sentiment presque voisin du mépris.
— Moi je n’aurais pas ce sentiment-là, dit Cassagnac, mais je vous plaindrais sincèrement.
Eh bien, je n’y vais pas et ce n’est pas à cause de vos paroles. Ma gorge malade, Wartel et les leçons de harpe, voilà ce qui me pousse à Paris.
Mais que ferez-vous pour moi, vous gens aimables et qui avez si bonne opinion de ma personne ?!
Je connais quelqu’un qui m’aime, qui me comprend, qui me plaint, qui emploie toute sa vie à me rendre plus heureuse ; quelqu’un qui fera tout pour moi et qui réussira ; quelqu’un qui ne me trahira jamais plus, bien qu’il m’eut trahi avant. Et ce quelqu’un c’est Moi-même !
N’attendons rien des hommes, nous n’en aurions que déceptions et chagrins.
Mais croyons fermement en Dieu et en nos propres forces.
Et ma foi puisque nous sommes ambitieux, justifions nos prétentions par quelque chose.
Episode salon vieille maison Gavronzi, deux lits, Woldemar. Nathalie etc.
220 Nathalie etc.
Note des éditeurs · note des éditeurs de Mon Journal sur la pagination du manuscrit
Marie a noté le manuscrit jusqu’à la p. 271, manque la p. 272, puis la numérotation des pages 273 et 275 est écrite d’une main différente.
Coupure de presse · Le Figaro, Gazette de la Chambre par Albert Millaud, séance du 4 décembre 1876Gazette de la Chambre 4 décembre. On attendait un incident au début de la séance. L’événement de samedi, les commentaires des journaux, la situation de M. de Marcère, tout l’annonçait.L’incident a eu lieu. Il n’a pas été long, mais il a été chaud.Il pouvait être deux heures et demie. Les députés, encore peu nombreux, s’agitaient dans l’hémicycle ; on causait tout haut, on allait, on venait. Personne n’était à sa place, nul ne faisait attention à la sonnette que M. Grévy secouait avec énergie pour attirer l’attention sur M. Serph, qui occupait la tribune.C’est donc au milieu du tumulte que l’orateur, d’une voix distincte, laisse tomber ces mots :M. Serph. — « A la dernière séance, le ministre de l’intérieur a déclaré que le gouvernement acceptait l’ordre du jour de M. Laussedat. Le bruit s’est répandu que c’était sans l’assentiment du conseil que M. de Marcère avait parlé. Je prie M. le ministre de l’intérieur de vouloir bien s’expliquer à ce sujet. »Ces mots sont à peine entendus. Cependant les plus proches ont saisi quelques mots. « Chut ! silence ! » crient-ils à leurs collègues. L’agitation continue. Soudain, M. de Marcère, d’un pas lent, se dirige vers la tribune. Il y monte, un peu comme le condamné à l’échafaud. Il pose ses deux mains sur la tablette d’acajou, et sans lever les yeux, le front courbé, l’air penaud, il attend le silence.Pendant ce temps, les députés sont remontés à leur banc. Les chut redoublent, l’agitation se calme. M. Langlois escalade son banc. M. Guyot-Montparoux, qui colporte des papiers, s’assied. M. Germain Casse tape sur son banc pour imposer le silence. M. de Marcère attend toujours.Soudain une voix sonore domine tous les bruits :— Laissez parler l’accusé ! crie-t-elle.C’est M. Paul Cassagnac qui a parlé. M. de Marcère devient pâle ; M. Grévy blêmit. Les gauches se sont levées comme un seul homme et hurlent : « A l’ordre ! à l’ordre ! » Le vacarme devient effroyable. M. Grévy, à force de sonner, finit par obtenir quelques minutes d’attention.M. Grévy. — J’invite M. Paul de Cassagnac à retirer une parole qui est outrageante.— A l’ordre ! répètent les gauches furieuses.M. de Cassagnac descend de son banc. M. de Marcère se retire de la tribune et se tient sur la dernière marche de l’escalier. M. Paul de Cassagnac paraît à la tribune.M. Paul de Cassagnac. — On me reproche d’avoir proféré une parole outrageante. (Oui ! oui !) Comme je n’ai pas l’habitude de retirer ce que je dis, je la maintiens.Cette fois, la fureur des gauches est à son comble. « A l’ordre ! la censure ! l’expulsion ! » Tout cela se croise dans l’air. M. Grévy sonne à tour de bras. M. Paul de Cassagnac regagne sa place et cause avec ses voisins.M. Grévy apaise les flots irrités et, après avoir adressé à M. de Cassagnac une sévère admonestation, il le rappelle à l’ordre.Cela ne suffit pas aux gauches, qui réclament davantage. Mais M. de Marcère est à la tribune ; il a ouvert la bouche. La curiosité l’emporte sur la colère, on se tait, on se calme, on écoute.M. de Marcère, ministre de l’intérieur. — La note publiée ce matin au Journal officiel fait comprendre à la Chambre les devoirs de réserve particulière qui s’impose à tous les membres du ministère qui étaient assis sur ces bancs.On me demande si les paroles que j’ai prononcées samedi n’ont pas donné lieu à certains bruits qui auraient été reproduits par la presse. Je l’ignore. Veut-on savoir si les paroles imprimées au Journal officiel sont exactes ? Je n’ai aucun embarras à dire oui. Qu’il me soit permis d’ajouter simplement que le fait s’est produit au su de toute la Chambre. (Oui ! oui !)Lorsque l’honorable M. Laussedat a exprimé la pensée de la commission dans son ordre du jour motivé, j’étais à mon banc ; presque aucun de mes collègues ne se trouvait près de moi ; je me suis levé rapidement pour répondre à la question de savoir si j’acceptais l’ordre du jour proposé ; sans avoir ni le temps ni le moyen de consulter mes collègues, j’ai répondu ce que le Journal officiel a rapporté. (Vifs applaudissements à gauche et au centre.)La gauche applaudit énergiquement. A droite, on pousse quelques cris ironiques. M. Serph reparaît et prend acte des paroles du ministre. « Si j’avais connu la situation, ajoute M. Serph, j’aurais voté autrement. »Mais la gauche, tout en applaudissant, n’est pas contente. M. de Marcère lui paraît tiède ; il semble préférer ses collègues du conseil à ses collègues de la Chambre ; il fait des excuses aux autres ministres, il recule.M. Guyot-Montpayroux en est tout spécialement indigné. Il veut une déclaration plus nette, et monte à la tribune pour demander à interpeller le ministre de l’intérieur « sur le sens exact des déclarations faites avant-hier ».M. Guyot retourne à sa place, où il est accueilli par des protestations et des reproches unanimes. M. Gambetta veut monter à la tribune, M. de Marcère aussi ; mais M. Grévy ne leur permet pas de parler. « La question est épuisée », dit-il. M. Gambetta, sur la dernière marche de la tribune, pousse un gémissement désespéré. « Il n’y a plus de ministère. On ne peut pas interpeller », crie-t-il. M. de Marcère s’en va. M. Guyot-Montpayroux, se sentant lâché par tout le monde, retire son interpellation et l’incident est clos. M. de Marcère prend son chapeau et se hâte de gagner le train de 3 h. 25 minutes, qui le ramène à Paris.*** Le reste de la séance appartient au budget des finances dont la majeure partie a été votée.On est arrêté quelques instants sur le crédit relatif à la dotation du président de la République ; M. Antonin Proust a proposé une allocation annuelle de 300,000 francs pour les voyages du Maréchal.M. Léon Say déclare que le Maréchal refuse cette allocation pour le moment. Quand le gouvernement en aura besoin, il le fera dire à la Chambre.M. Antonin Proust insiste pour combler de ses faveurs le président de la République. Il veut que celui-ci puisse voyager en France avec faste. Il supplie le ministre des finances de faire agréer au chef de l’Etat la généreuse libéralité de M. Proust.Mais M. Maigne s’y oppose, M. Maigne appartient à l’extrême gauche. Il déclare que la République n’aime pas le faste, et que son président doit avoir une vie simple et voyager en troisième classe. « Il nous faut des mœurs pures et désintéressées, dit M. Maigne. Le Maréchal est assez payé déjà ; il ne faut pas le combler d’un or utile au budget. » L’orateur conclut au rejet du crédit proposé.M. Léon Say reparaît ; il a changé d’avis. Du moment que la question a pris la tournure que lui a donnée M. Maigne, le ministre des finances prie la Chambre de voter le crédit, quitte à demander son annulation par voie d’amendement.La Chambre obéit et vote le crédit de M. Proust par 402 voix contre 32.O monsieur Maigne ! remarquez combien vous avez été jeune ! Si vous n’aviez pas éprouvé le besoin de vous exhiber à la tribune, M. Léon Say faisait repousser le crédit, et vous étiez satisfait ; mais vous avez voulu parler, et vous avez assuré au Maréchal un triomphe facile. Vous avez été bien jeune, monsieur Maigne ! bien jeune !*** A part cette petite question assez amusante, la discussion n’offre pas d’intérêt. M. de Gasté a demandé la création d’une manufacture de tabacs à Brest ; M. Lockroy a parlé du phylloxera, qui infeste le département des Bouches-du-Rhône ; M. Lelièvre plaide la cause des vérificateurs du timbre et de l’enregistrement ; M. Rouveure signale les souffrances des facteurs ruraux ; — après quoi, le budget des finances, le dernier des budgets étant voté, la Chambre se donne deux jours de congé et s’ajourne à jeudi pour discuter le budget des recettes. Albert Millaud.
Coupure de presse · Le Figaro, sommaire du numéro qui annonce la mort du cardinal Antonelli, novembre 1876SOMMAIRE Le cardinal Antonelli : Ignotus. Echos de Paris : Le Masque de Fer. Gazette de la Chambre : Albert Millaud. Le Sénat : Henry [illisible]. De Paris à Versailles : Baron Grimm. Un mot de rectification : Hugues [illisible]. Paris au jour le jour. Télégrammes et Correspondances : Aug. Marcade. — Les élections municipales de Marseille. — La catastrophe du passage à niveau de Marquette (Nord). Nouvelles diverses : Jean de Paris. — La butte des Moulins. La Bourse. Courrier des Théâtres : Gustave Lafargue. La Soirée Théâtrale : Un Monsieur de l’orchestre. Feuilleton. — La princesse Oghérof : Henry Gréville.
Coupure de presse · Le Figaro, Le cardinal Antonelli par Ignotus, novembre 1876LE CARDINAL ANTONELLI J’ai déjà dessiné ici un Antonelli plutôt intime que de grande cérémonie. Je l’ai portraicturé tel que je l’ai vu de bien près. Le grand homme d’Etat n’est plus. L’illustre mort est entré dans l’immortalité rayonnante. La statue qui était dans le rocher de Carrare va sortir du bloc et prendre une forme définie. C’est impossible que Figaro, qui était lu par le grand cardinal — j’en ai eu des preuves certaines — ne jette pas sur cette tombe cette couronne de fleurs sans épines, que d’ordinaire il n’aime point donner aux vivants. Aussi bien cette gloire qui vient de s’allumer au feu qui dure toujours, a-t-elle éclairé d’une lumière parfois violente, mais toujours pure, le clair-obscur de ce siècle. Il me semble que cette âme superbe qui vient de partir est comme une lampe qu’on emporte d’un salon — la clarté est diminuée. Quand Pie partira à son tour, le monde idéal sera dans l’obscurité. Donc, disons tout d’abord que ce qui caractérise le cardinal Antonelli, c’est qu’il fut de son temps. Cela ne semblera un paradoxe qu’aux regards superficiels. Antonelli a eu le goût de l’esprit moderne avant de le combattre. Il en eut le sens même en le combattant. Ce caractère qui ne se brisait point parce qu’il savait plier, appartient au dix-neuvième siècle. Il est bon de le retenir contre ceux qui voudront l’accaparer au profit du moyen âge. Il a pris à notre époque ses armes et son langage. Après avoir partagé toutes les hautes passions de ce temps, Antonelli en a partagé toutes les dernières et logiques désillusions. Or, il faut être de son temps pour mériter de lui survivre. Enfin, ce ministre a eu dans son département les affaires du monde entier pendant plus de trente ans. Son nom et sa figure resteront tant qu’il y aura une histoire de l’humanité au dix-neuvième siècle.En 1846, Antonelli fut de ceux qui voulurent baptiser, selon le rite catholique, la Liberté, qui va peut-être mourir bientôt en solidaire et avoir un enterrement civil. 1848 vint. Il sembla que tous les déclassés d’Italie avaient mis sur ce numéro et avaient gagné un quaterne à la loterie. Ce fut une vraie Bacchanale. La réalité brisait le beau rêve d’Antonelli. Pie IX fut chassé de Rome par ceux dont il avait brisé les chaînes. A son retour, il changea sa manière royale. Antonelli fut le principal instigateur de cette réaction dont les révolutionnaires assument la responsabilité. Les révolutions sont les uniques coupables de la mort des libertés. La papauté nouvelle avait hardiment ou imprudemment, en 1846, placé son nid sur les sommets battus par les tempêtes : en 1848, elle l’abandonna, comme un aigle ne revient plus à son nid qu’on a touché.Au nouveau droit, produit de la formule « Egalité, Liberté, Fraternité » elle opposa résolûment l’ancien droit. L’histoire seule pourra dire si Antonelli s’est trop tôt désillusionné. Mais elle lui reconnaîtra un don supérieur de pressentiment. Il a eu du prophète. Il avait pressenti les orages d’aujourd’hui, comme ces grands oiseaux du Nord, à qui un instinct mystérieux fait quitter tout à coup certains parages. Il avait prévu le conflit énorme de la conscience individuelle avec l’Etat laïque. Il voulut, dores et déjà, établir dans l’ordre religieux et politique un camp retranché, avant que ne fût entièrement détruite toute l’armée de l’Idéal. Il sonna dans les cœurs le tocsin, avant que ne s’allumât l’incendie. En ce temps, on le comprit aussi peu qu’on le comprend bien aujourd’hui. Et Antonelli mit dans ce nouveau rôle les trois qualités essentielles de l’homme d’Etat : — la persévérance, — la science, — le courage. Alors qu’on lui disait : « Eminence, la révolution sociale et anti religieuse est écrasée ; l’homme du dix-neuvième siècle ne reviendra pas aux excès de 1793, dont il a dégoût ! » Antonelli répondait : « Je vous dis que l’homme, comme le chien du Livre, reprendra son vomissement ! » Et il ne mentait pas.Le rôle qu’a joué Antonelli ne fut pas de son choix. Il aimait « le sub lege libertas ». Mais il avait compris la grande vérité contemporaine, que nos pères n’avaient pas même entrevue ; je m’explique. Le Christ a jeté dans l’univers toutes les vérités, comme son père y avait jeté toutes les étoiles. De même que la lumière de quelques unes de ces étoiles est restée plus de trois mille ans à venir sur la terre ; de même la vérité dont je parle est restée dans l’ombre pendant près de dix-neuf siècles. Cette vérité est celle-ci : — La démocratie ne peut faire que du mal à l’homme, et toute liberté, qui vient d’en bas, détruit les peuples. Alors Antonelli mesurant sa résistance à la vigueur de l’attaque, et exagérant, comme tous les initiateurs, la vérité qu’ils enseignent, condamna toute démocratie et toute liberté. Je suis de ceux qui aiment la seconde, s’ils n’aiment pas la première. Je suis donc fort à l’aise pour expliquer l’attitude d’Antonelli. Cependant il ne s’abusa point. Il ne cachait point à ses intimes que la papauté temporelle serait brisée. Quand elle le fut, il confessait qu’il ne la reverrait pas renaître, lui vivant. Il n’avait pas l’extase d’Ezechiel qui, dans la captivité de Babylone, voyait en rêve rebâtir le Temple. Les évènements ont pu renverser Antonelli ; il ne l’ont jamais surpris et étonné. Etre vaincu entrait dans son système. Pour mesurer et comprendre tout le système du cardinal, il faudrait vivre cent ans, — car ce système tient compte plus de l’avenir que du présent — il faudrait avoir les pieds dans ce siècle et la tête dans l’autre. Le Dieu en qui croyait Antonelli ne lui garantissait pas Aujourd’hui, mais Demain !Antonelli a voulu non point tuer la Révolution — il ne le pouvait pas — mais la rendre stérile. Il a voulu surtout dégager des aventures contemporaines la papauté un moment compromise. C’est vrai de dire que Pie IX lui avait confié un royaume, et qu’Antonelli, en mourant, n’a remis à Pie IX qu’une épave. Mais cette épave indique l’écueil. Ce système fut-il bon ? Un système de concessions et d’atermoiements eût-il été préférable ? Je ne le crois pas. Mais à coup sûr, la papauté spirituelle dont Antonelli a été le premier serviteur, n’est pas diminuée. Un seul homme a pu prendre en 1870 la défense de la France contre la Prusse, et ce fut Pie IX. Son cabinet était encore, à la veille de sa mort, comme l’ancien milliaire doré d’où partaient dans l’univers toutes les voies romaines. La Révolution a pu prendre les murs de Rome, sans en avoir les âmes — de même on peut conquérir des montagnes sans en avoir les aigles ! Antonelli a été plus fort que la Force. Sans lui, personne n’aurait osé protester contre la politique du fait et du profit. Il est le spirituel contre le matériel. Il est la pensée contre le corps. Il est enfin la protestation la plus éclatante contre ces deux puissances modernes, le canon et l’argent. Alors que la voix du pape semble descendre du ciel, la sienne semble monter de nos abîmes. On la comprend mieux. Au lieu d’écheniller l’arbre de la Liberté, il a préféré l’arracher. C’est un peu brutal ; mais c’est si bien dans la nature humaine que de se venger, sur les choses, des fautes des peuples. Et Antonelli fut un homme. Pie est un saint. Antonelli croyait aux miracles, mais il ne comptait pas sur eux. Il regardait vers le ciel ; mais aussi à ses pieds. Son œuvre connue est immense. Mais plus grande encore est son œuvre inconnue ; celle qui commencera demain sur sa tombe. C’est un livre dont l’avenir seul tournera les pages. C’est sur son succès qu’Antonelli a joué sa vie et sa gloire. Espérons qu’il gagnera. Mais combien il va manquer tout d’abord au grand parti conservateur ; à la société civile, aussi bien qu’à la société religieuse ! On va voir tout à l’heure, quand le cardinal sera couché dans sa tombe, quel abîme immense cachait sa soutane rouge !En terminant, je puis redire quelques mots de mon ancien portrait du cardinal et que le lecteur a sans doute oubliés. « Aujourd’hui ce cœur magnifique lutte contre la fatigue de son œuvre mi-séculaire. Les trois quarts de ses cheveux sont tombés. Les cheveux tombent à moins. Le masque s’est allongé et a comme blêmi. Mais l’œil demeure noir, comme celui de Pie IX ; tour à tour selon les impressions de l’âme, d’un noir mat ou brillant. Sa prunelle a, dit-on, l’élasticité de celles qui regardent brusquement le soleil après avoir regardé la nuit. En effet, il a vu tour à tour les apothéoses et les cataclysmes. Bref, ce serait là un grand homme, si deux grands hommes pouvaient demeurer dans la même maison — le Vatican. Fils d’une famille pauvre, il eut bien vite, avec sa belle taille souple, un grand air de patricien. Tous ces Romains ont tété le lait d’une même louve de grande race… Alors que le pape semble une figure surnaturelle, Antonelli est des nôtres. Il a notre masque et nos veines. Il n’est pas prêtre. Cette face demi-profane lui conserve une individualité à côté de la personnalité quasi-céleste de Pie. Il a gardé de cette approche une senteur religieuse — comme un chandelier d’or que nous prêtons pour la Fête-Dieu et qui nous revient avec une odeur d’encens ».*** Ce que je disais là est vrai. La personnalité du grand cardinal était un peu absorbée par la lumière qui entoure Pie IX comme une auréole. Sa silhouette va reprendre des contours plus définis en quittant le pape, pour entrer dans la tombe. On ne fera jamais trop haute sa statue. Tout homme chez qui restent encore l’instinct de l’idéal et le dégoût de certains triomphes de la force brute, souscrira à cette statue. Je n’aime point traiter certaines questions de religion, et j’ai pu les éviter dans ce second portrait d’Antonelli. Cependant, je veux dire qu’en appelant la religion catholique à la lutte, il lui a nécessairement donné une énergie virile dont elle manquait peut-être en Italie. Elle semblait se débiliter sous les hommages d’une foule passionnée, comme l’orteil du saint Pierre de la basilique s’use sous les baisers des fidèles. Quant à ce qui regarde le domaine de la politique spéculative, l’action d’Antonelli a été énorme. Il aura été le génie de la résistance du parti conservateur. Il aura été le plus énergique défenseur du principe d’autorité. De tout ce bruit qui se fait à deux mètres au-dessus du silence éternel, il restera du moins au grand cardinal le murmure d’admiration des âmes de toute religion qui protestent contre les politiques matérialistes, de quelque noms qu’on les décore. Premier serviteur de la papauté, il a pu dire qu’il avait toujours été « debout devant les hommes ou à genoux devant Dieu. » En effet, sa vie fut comme les églises de Rome où il n’y a rien pour se reposer et où il faut être à genoux ou debout. Il a tenu le serment qu’il avait fait, — il n’a jamais quitté son maître, et prisonnier volontaire il n’est pas sorti de sa prison. Mort, il n’en sortira pas. Son corps ira de plain-pied de son lit du Vatican aux caveaux de Saint-Pierre-de-Rome, la chapelle de la papauté.Pie IX ira, figure blanche et marmoréenne, s’agenouiller sur la dalle de la tombe d’Antonelli — cela vaut un mausolée de Michel-Ange !Tous les drapeaux des grandes causes vaincues en Europe vont prendre à la hampe la cravate de crêpe !! — Cela vaut une oraison funèbre de Bossuet. Ignotus.
Coupure de presse · Le Figaro, nouvelle de la mort du cardinal Antonelli, novembre 1876Le cardinal Antonelli est mort au Vatican dans la nuit de dimanche à lundi ; la nouvelle a été transmise à la nonciature par le ministère des affaires étrangères ; hier, à six heures du soir, le nonce du pape, à Paris, n’avait pas encore reçu la déclaration officielle de son gouvernement.Le célèbre ministre de Pie IX a succombé dans un accès de suffocation produit par la goutte.Le 3 novembre, quoique très souffrant, il était encore dans la salle d’audience, auprès du Pape.Dans la nuit du 5 au 6, il reçut la bénédiction pontificale ; quelques instants après, les derniers sacrements lui furent administrés.Le cardinal Jacques Antonelli, était né à Sonino, petit village situé près de Terracine, le 1er avril 1806, il avait par conséquent soixante-dix ans.C’est Mgr Vannutelli, substitut de la secrétairerie d’Etat, qui remplit à titre provisoire les fonctions de secrétaire d’Etat.Le cardinal Antonelli a légué au Vatican sa collection de pierres précieuses et d’objets d’art.
Coupure de presse · coupure de journal non identifiée[Coupure de presse collée, illisible sur le fac-similé]
Poznámky
Cocottes — courtesans, kept women of the demi-monde. ↩
Quasimodo and Esmeralda — characters from Victor Hugo's Notre-Dame de Paris (1831); the hunchbacked bellringer who loves in vain the beautiful Gypsy dancer. ↩
Livy — Titus Livius (59 BC–AD 17), Roman historian, author of the Ab Urbe Condita chronicle of Rome from its founding. ↩