Mardi 7 novembre 1876 (26 octobre)

rayé[Une ligne cancellée]
J’ai cassé mon miroir! Mort ou grand malheur.
Cette superstition me glace et quand on regarde par la fenêtre on est encore plus glacé. Tout est blanc sous un ciel gris perle. Il y a longtemps que je n’ai vu un pareil tableau.
Paul, avec cette avidité naturelle de la jeunesse, de montrer aux nouveaux du nouveau, fit atteler un petit traîneau et m’emmena promener tout triomphant.
Ce traîneau est bien impertinent de s’appeler ainsi, c’est tout bonnement quelques misérables bûches clouées ensemble remplies de foin et recouvertes d’un tapis. Le cheval, étant très près, nous lançait la neige au visage, dans les manches, dans mes pantoufles, dans les yeux.
J’avais trois laines blanches sur la tête. Cette poussière glacée recouvrait les triples dentelles sur ma tête et s’amassant dans les plis, gelait. Je revins pour m’emmitoufler davantage et je pris Pacha et Paul en ayant eu assez, je m’en allai seule avec l’homme vert.
- C’est ça, dis-je à mon frère, laisse-nous, en tête à tête nous ferons notre paix car Pacha m’en veut.
- Dites, repris-je ensuite, vous m’en voulez ?
- Mais non... vous m’avez donné des conseils, vous m’avez grondé et... si je le mérite...
- En partie, mais vous avez l’air malheureux, je veux me réconcilier avec vous. Eh bien ?
- Ah ! Mousse, comment vous réconcilier !
- Mousse, vous m’avez dit hier que pour une certaine chose je méritais d’être souffleté.
- J’ai dit.
- Pourquoi est-ce ?
- Vous ne me dites jamais rien et je ne veux rien vous dire.
- Je sais !
- Bah!
- C’est pour la chose que...
- Que ?
- Parce que je vous ai dit que je vous aimais.
- Vous savez donc !
- Vous pensez que je mens ?
- Oui!
- Non, Mousse, je ne mens pas, je vous le jure.
Et son accent fut si touchant que je le regardai de côté et je dis :
- Comment ! cela n’est pas passé ?
- Non.
- Mais ça passera bientôt ?
- Jamais.
- Ah ! tant mieux... c’est que voyez-vous vous ne le pouvez aucunement... Alors je suis votre première passion ?...
- Oui.
- C’est flatteur pour moi.
Il se fit un silence.
- Vous m’avez dit de venir à l’étranger en même temps que vous, dit tout à coup l’homme vert.
- Oui et pas par caprice, vous me feriez une grâce en venant, et vous ne voulez pas ! Vous ne faites rien pour moi, pour qui ferez-vous donc !
- Eh ! vous savez bien pourquoi je ne peux pas venir.
- Non.
- Oh ! vous savez bien.
- Tout simplement, je vous estime et je suis désolée de vous avoir fait perdre le respect que vous me portiez... car... vous ne me respectez plus ?
- Si.
- Non, dites..... bon vous allez encore vous faire prier.
- Non, je suis fou de commencer ce que je ne puis achever, je commence à dire et je ne puis pas !
- Ça m’ennuie.
- Mais vous le savez... c’est parce qu’en partant avec vous je continuerai de vous voir et que cela me fait un mal affreux !
- Et pourquoi ?
- Parce que...je vous aime.
- Encore ?
-Oh !
- Eh bien venez, c’est le moyen de guérir, en me voyant davantage vous découvrirez une quantité de défauts, des vices peut-être, vous verrez mon affreux caractère et vous en aurez assez.
- Oh ! que voilà une phrase imprimée et apprise par cœur.
rayé- Le petit pense à jouer.
- C’est ce que je dis.
- Au fait vous avez raison, j’ai dit un non-sens, et pour la forme seulement. Je suis persuadée que plus on me voit plus on m’aime. Mais en venant vous me rendriez un service !
- Moi, vous être utile !
- Oui.
- Non, je ne peux pas venir... [Une ligne cancellée] je vous regarderai de loin.
- Et si vous saviez, reprit-il d’une voix douce et navrante, si vous saviez ce que je souffre quelquefois. Il faut avoir ma force morale pour paraître toujours le même et calme. Ne vous voyant plus...
- Vous m’oublierez.
- Jamais.
- Mais alors?
Mon accent avait perdu toute teinte de raillerie, j’étais touchée...
- Je ne sais pas, dit-il, seulement cet état de choses me fait trop mal.
- Pauvre...
Je me repris aussitôt, cette pitié est une insulte.
Pourquoi est-ce si délicieux d’entendre les confessions des souffrances qu’on cause ? Plus on est malheureux d’amour pour vous, plus vous êtes heureuse.
Je déteste quand Pacha parait gai... cela me semble une usurpation.
Mais dès cet instant j’eus une idée et je m’arrangeai dans l’esprit toute une petite scène très solennelle, et je m’en réjouissais d’avance car elle ne ferait de mal à personne.
- Donnez-moi quelque chose en souvenir de vous - me dit-il.
Je préparai un souvenir digne de moi et de l’homme vert.
Mon père est tout à fait charmant, il rit, il cause, il s’amuse.
Comme je vins le trouver dans son lit il me pria d’amener les garçons et de rester dans sa chambre. Il tira de son revolver et on bu du champagne en l’honneur d’un beau coup. Pacha, malade s’esquiva, Paul le suivit de près, je voulus en faire autant mais mon père me retint longtemps encore. J’ai sans doute tort, mais il me fait peur, et le voyage en tête à tête m’effraye.
Enfin je pus monter chez moi, j’étais impatiente et d’abord je m’assurai que la fenêtre de la maison rouge était toujours éclairée, alors je dis à Victor de m’amener aussitôt M. Paul Apollonovitch.
Je lisais lorsqu’il entra...
- Pourquoi êtes-vous venu ?
- Vous m’avez fait demander.
- Eh hier ?
- Hier j’ai cru qu’Amalia mentait tant elle a fait de grimaces.
- Vous êtes lent à venir.
- J’étais couché... permettez-vous de m’asseoir ?
- Certes. Je vous ai appelé pour vous prier de venir avec nous. Mon père ne veut pas emmener Paul. Venez.
- Je...
- Vous ne pouvez pas. Nous le savons. Je ne vous en prie plus. Assez !
Toute ma scène était dérangée, ça n’allait plus du tout.
Je pris un air d’inquisition ou comme une personne qui s’apprête à bien s’amuser d’une méchanceté.
- Alors, j’ai l’honneur d’être votre première passion ?
C’est admirable ! Vous êtes un menteur.
- Parce que ma voix ne change pas de ton et parce que je ne pleure pas ! J’ai une volonté de fer, voilà tout.
- Et moi qui voulais vous donner... quelque chose.
- Quoi ?
- Ça.
Et je lui montrai une petite image de la Vierge suspendue à mon cou par un ruban blanc.
- Donnez-moi cette image.
- Hé, hé !
- Donnez-la moi.
- Vous ne la méritez pas.
- Eh Mousse, fit-il en soupirant, je vous assure que je la mérite.
- Hum.
- Je comprends ce que vous voulez dire. Mais je ne comprends pas d’amour fou comme on dit. Ce que je sens c’est un attachement de chien, un dévouement sans bornes...
- Approchez, jeune homme !
Il crut que je voulais le tirer par les cheveux et s’éloigna. Mon effet était “flambé ».
- Ça... jeune homme, vous avez peur ! Suis-je donc si redoutable, voyez j’ai l’air d’une religieuse, et cette chaise semble un confessional. Ça voulez-vous vous confesser, mon fils ? Et alors je vous donnerai ma bénédiction.
- Votre bénédiction ?
- Ma vraie. Si je vous fais parler ainsi c’est pour savoir un peu ce que sentent ceux qui aiment, car supposez que je me mette à aimer un jour... il faudra bien que j’en reconnaisse les symptômes.
Ce n’est pas du tout cela que j’avais préparé, mais que faire !
- Donnez-moi cette image - dit l’homme vert qui ne la quittait pas des yeux.
- Approchez alors.
Il s’agenouilla sur la chaise dont le dossier me servait d’appui-bras, et voulut prendre l’image, mais je l’arrêtai :
- Non, non, au cou.
Et je la lui passai au cou toute chaude encore de moi.
- Oh ! fit-il, pour cela, merci, bien merci !
Et il me baisa la main tout seul pour la première fois.
Et quand il eut refermé la porte derrière lui, je le suivis et lui criai de me rendre l’image, ce qui le fit s’enfuir à toutes jambes.
Voilà que je joue plus que jamais à l’Amour et à la Religieuse.
Amen.