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Mardi 31 octobre 1876 (19 octobre)
Mon père arriva dès le matin tout heureux de mes plaintes contre Alexandre; il se tint hautainement et fut très froid. Alors j’allai dans sa chambre et lui dis qu’il se trompait et que s’il continuait sur ce ton je serais forcée de rompre avec lui; que mon oncle et sa femme sont mes plus chers amis et que si je me suis permis des folles paroles dans un instant de colère, je n’entends pas que les autres en profitent pour devenir impolis. Le monsieur qui croyait me plaire en se conformant à ma manière de voir fut très étonné de ce discours et revint chez nous faire l’empressé auprès de mes chers amis.C’est Gedanoff qui m’a sans doute racontée, car ces officiers ne m’ont pas vue ici.
Je demandai de les inviter tous mais mon père s’y opposa sèchement, et lorsqu’on annonça Gedanoff il fit dire que j’étais déshabillée, la même chose pour un autre.
Je ne comprends pas cette manie de me séquestrer ! Il essaya même de m’empêcher de sortir avec Nadine, mais je suis sortie avec ma chère et bonne amie; nous nous sommes promenées par la ville à l’heure où tous ces animaux étaient dehors. Je portais un chapeau tout en ailes noires avec des reflets verts, et ma pelisse blanche. C’était modeste mais je suis jolie et on s’arrêtait pour me regarder.
Nous rencontrâmes Miloradovitch qui me salua vivement et que je saluai à peine. Plus loin, nous fîmes monter Alexandre dans notre voiture et il me dit qu’il a rencontré Gritz sur l’escalier et que ce jeune bêtard [sic] lui a demandé avec qui j’étais à Harkoff et combien de temps j’ai passé chez lui etc. etc. enfin il fit entendre qu’il évitait de rencontrer Bashkirtseff ou à peu près.
Nous le vîmes encore et chaque fois il s’arrête comme étourdi et me regarde. Alexandre et Nadine prétendent qu’il est amoureux de moi. La belle affaire.
- On l’a détourné de toi, dit Alexandre, mais crois-moi, tu l’auras encore. On l’a chassé. Et prends garde, personne ne te dira cela, mais prends garde... Ta jeunesse et ton innocence, quoique tu dises, ne te sauvegardent pas assez, fais attention.
Je voulus passer par les autres rues mais Nadine me supplia de n’en rien faire.
- Toute la ville saura par où tu as passé et on dira que tu es allée passer devant la maison d’un tel ou tel.
Maudit trou de ville ! Abominable monde, sales mœurs !
La demoiselle qui me fut présentée hier a déjà été le dire à une parente à nous qui l’a raconté à Alexandre.
Mon père se grisa à dîner et Alexandre se mit à lui vanter ma personne et lui prouver que rien ne serait mieux au monde que notre réunion, lui, maman et moi : “Vivez à l’étranger pendant quelques mois” - lui disait-il.
Mais Bashkirtseff était gris, d’ailleurs gris ou non c’est égal.
Alexandre sortit en me disant que les cochons n’avaient aucune connaissance des perles.
- Et moi qui lui ai parlé du fond du cœur ! - dit-il.
Mon père m’emmena, le soir, promener en fiacre, me dit qu’il était comme fou de tristesse pendant mon absence, et essaya de telles bêtises contre les Babanine, en guise de méchancetés, que je n’y répondis même pas.
Il me complimenta sur mon air florissant.
- C’est la ville, Harkoff, qui m’a ranimée, car, dis-je, à Gavronzi je ne m’habillais plus, je me laissais aller et pour qui faire des frais ? Tu dois m’aimer sans cela... mon père.
- Hum, oui, tu te trompes, je n’ai pas d’amour paternel pour toi mais...
Il était ivre sans doute.
Je trouvai mes amis inquiets, ils me dirent que j’étais bien longtemps et me regardèrent étrangement.
Je rougissais d’horreur.
Dieu m’est témoin, je suis venue ici sans préventions, sans haine. Je ne raconterai pas mes conclusions je reproduirai une conversation, je tâcherai.
Lorsque mon père, après une visite de Michel, alla avec lui retrouver les messieurs qui fêtent à côté de nos chambres l’anniversaire de la fuite du prince du Lycée Impérial, j’ouvris la porte de communication et écoutai derrière un rideau leurs débats. Mon père s’assit près de Miloradovitch, on porta des toasts, on rit et Gedanoff se levant prononça le discours suivant :
- Vous osez rire de Michel, messieurs ! Il a fui du Lycée et vous vous moquez ! Vous ne soupçonnez pas l’héroïsme de cette action ! Le prince a senti qu’il était la brebis galeuse du troupeau et pour ne pas répandre la contagion il s’enfuit !
Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
J’allai chez Alexandre et Nadine dont la chambre est à côté de la mienne parler de Poltava, de la promenade, de Gritz, de tout.
- Où vous êtes-vous promenés si longtemps ? demanda mon oncle, j’avais déjà peur; non, j’ai été de meilleure opinion que lui auparavant !.. Il ne faut même pas lui parler, ça ne vaut pas la peine. J’ai ouvert la porte et je l’ai trouvé à genoux devant toi pendant que tu t’arrangeais les cheveux.
C’est vrai. Je cachai ma figure brûlante derrière le samovar pendant que mon oncle continuait sur ce ton.
- Pauvre petite, pauvre chère enfant, c’est quelquefois un malheur d’être trop jolie. Oh ! pourquoi désespérer, sois calme !
- Est-ce possible ! Mais si tu savais comment je me sens depuis que pour la première fois tu m’as dit cette horreur !
- Pardonne-moi, tu es comme ma fille, je suis brutal, mais tu es innocente et personne ne te préviendra si ce n’est moi, personne au monde. Tu es encore une enfant, un ange, mais sois prudente., tu me comprends et tu me pardonnes de te parler ainsi.
- Nadine chérie, poursuivit-il parlant à sa femme, c’est merveilleux ! Tout le monde en est amoureux et même... hum, même ce bêtard, [sic] ce diable...
-Qui ?
- Bashkirtseff.
- Quelle horreur !
- Pauvre chérie.
Et il se mit à rire d’un air étrange, [Mots cancellés]
- De moi ? !
- Oui.
- Oh!
- Ma chère, ma pauvre enfant, s’écria Nadine en m’embrassant.
- Mon oncle, dis-je, c’est impossible.
- Petite sotte, crois-moi quand je te dis. Tu es trop jeune, tu en verras bien d’autres ! N’en parlons plus, ce n’est rien, ne sois pas révoltée, mais j’aime ta mère, je t’aime et je fais mon devoir, je te préviens : Ils sont tous amoureux de toi.
- Même mon père !. fi, jamais.
- Même lui. Quelle tête, ne te révolte pas, continue les bons rapports, emmène-le à l’étranger, mais prends garde ! Ils ont chassé Gritz, parce qu’ils savaient d’avance que tu le préférais à eux.
- Mais pourquoi l’emmener alors ! Dans ce cas il ne peut pas m’être utile, au contraire !
- Non, non, petite tu ne comprends pas tout encore. Il sera utile, retiens-le un mois, tu le peux, et puis qu’il s’en aille; sa présence fera du bien à votre position là-bas.
- Oh ! quelle horreur, quelle horreur !
- On ne peut pas lui parler ! c’est du vif argent, elle crie, elle se désespère. Tu vois c’est mal d’être belle.
- Je ne suis pas belle, il y en a de plus belles que moi, je suis à peine supportable !
- Petite chérie, vous ne savez rien. Il y a des beautés qu’on regarde comme un objet d’art, comme un beau meuble, et on passe. Mais votre beauté se jette aux yeux, retient et entraîne... vous êtes femmes, vous autres, vous ne vous y entendez pas. L’autre soir en sortant de la loge, pendant l’entracte, mêlé à la foule j’en ai entendu assez ! Je sais ce que je dis.
Puis il revenait encore à Bashkirtseff, me disait de prendre garde, et riait comme à lui-même.
Sans lui je n’oserai jamais de ma vie dire ce que j’ai compris, avant lui.
- Oh ! m’écriai-je, c’est à en devenir folle, à se noyer, à mourir !
J’ai un violent mal de tête. J’ai longtemps pleuré.
Je me suis enfoncée de tous les côtés. Je n’ai pas besoin de dire mon dégoût !
rayé[Quatre lignes rayées mais remplacées ci-dessous]
On sait certaines choses sans se les avouer et quand on se les avoue on est frappé comme si c’était vraiment nouveau et inattendu.
Y-a-t-il au monde un être plus poursuivi d’horreur que moi !
Partout des abîmes, partout des abominations.
A présent je crois que la mesure est comble, et tout ce qu’on peut supporter au moral je l’ai supporté.
Les moindres circonstances repassent dans mon esprit et je comprends bien des choses que je ne comprenais pas alors.
Voilà donc pourquoi... cela et autre chose et ceci et tout !
Et moi qui espérais trouver un père, un appui ! Ah ! il me serait utile en vérité, pour chasser tout le monde, pour faire des scènes comme à présent !
- Je comprends, dit Nadine, pourquoi Marie n’a pas pu vivre avec cet homme.
Oh ! oui je comprends ma mère ! A présent je me souviens de ces paroles d’Alexandre dites il y a longtemps, il y a trois semaines.
- C’est un vilain homme dit-il, et il ne s’arrêterait devant rien au monde. Il n’a pas de principes, pas de morale, pas d’honnêteté; et il est capable de tout.
Oh ! mon père !
- Tu ne me plains pas, tu ne m’aimes pas ! - disait-il.
Je voulais encore parler, encore me souvenir, comme on se souvient de phrases d’une langue étrangère, qu’on savait par cœur sans les comprendre, lorsqu’on a appris cette langue. Je voulais m’extasier encore sur l’abomination humaine et je ne trouve pas autre chose à dire que ces mots : quelle horreur !
Ce n’est donc pas une invention de romanciers dépravés ! Cela peut donc être dans la nature !
Mais pourquoi m’écrier. Il m’a...
Que me préparez-vous encore. Mon Dieu, que faudra-t-il souffrir ? Je suis prête mon Dieu, plus vous m’accablez plus je me résigne.
Grand Dieu ! si tu existes montre-toi, dis que Tu Es et je suis sauvée.
Alors je croirai en Toi, car les abominations de cette terre me font penser que Dieu est une invention.
Mon Dieu, révélez-Vous à moi et je Vous servirai et Vous adorerai toute ma vie.
Mon Dieu faites que cela soit un rêve ! Mon Dieu regardez ce qui se passe, prenez en pitié votre créature...
Je suis donc belle.... Je ne suis même pas très jolie. Si j’étais un personnage historique on citerait toutes ces infamies comme preuves de ma beauté.
(rêveuse) O femme.
Et Alexandre tout en me prévenant, disait que les hommes étaient tous ainsi, et en réponse à mes phrases désespérées, révoltées, dégoûtées, il assurait en riant de mon épouvante que ce n’était rien, et Nadine me consolait et me priait de patienter, de ne pas faire d’éclat.
- Si je t’ai dit cela, reprenait Alexandre, c’est que personne d’autre ne te l’aurait jamais dit.
Et s’attendrissant il reprenait: “Nous sommes petite encore, pauvre chère Mouche”.
Je le remercie. Il m’a bouleversée mais il m’a sauvée aussi. Qui sait ce qui pourrait arriver. C’est dans de pareilles circonstances qu’on reconnaît ses amis et ses parents.
Ne supposez ni ruses, ni calomnies. J’accorde quelques peccadilles pécuniaires à mon oncle, mais quant à sa famille, à nous tous... je voudrais que tout le monde fût comme lui. D’ailleurs, je l’ai déjà dit, nous sommes remarquable pour nos bonnes relations sincères, pour l’absence d’intrigues ou de ruses les uns envers les autres. L’homme n’est pas parfait, mais quant à ceci, c’est sûr. Et c’est une grande consolation de Dieu pendant nos malheurs.
Tous les frères Babanine adorent maman et aiment ma tante parce qu’elle adore maman. Alexandre et Etienne sortent parce qu’ils les voient plus souvent. Emile était le plus aimant de tous mais il est mort.
Ainsi donc ne supposez aucune perfidie. D’ailleurs du moment que je n’en suppose point...
Alexandre n’a fait que dire, je voyais moi-même.
Oh ! mais quelle horreur!