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Lundi 16 octobre 1876 (4 octobre)
Je me suis réveillée en peignoir et en pantoufles, mais dans mon lit. Je me suis couchée pour un instant et le sommeil m’a surprise. Ce fut mon père qui me réveilla ce matin et je bondis vers le salon dans une inquiétude poignante. Mon journal était resté ouvert sur la table, il a pu lire la description abominable.Je ne me suis rassurée qu’en lui faisant jurer sur l’évangile qu’il n’a pas lu et d’ailleurs on le voyait à son air.
D’hier il n’y a presque rien à dire... Ah ! si, la cause de sa colère. Mon père me répondit qu’il était en colère contre la lettre dans laquelle maman me dit que c’est lui qui m’engage à accepter la fortune de ma tante et il ajouta qu’il était bien loin de m’y engager et qu’il plaignait celui qui serait tenté par cette fortune. A cette perfide insinuation je répondis par des mots énergiques et honnêtes qui le confondirent un tant soit peu et le rendirent presque honteux d’avoir fait allusion à la plus basse des calomnies qui soit au monde, et à une calomnie sortie de la bouche de ceux qui ont suscité le procès par avarice (les Zamiatine sont plus riches que nous) et qui ont jeté cette calomnie dans les plus sales ruisseaux n’osant en parler et en écrire légalement; la peine pour la diffamation étant très sévère.
A peine de retour à la maison ce fut le tour de mes tantes, c’est-à-dire de la princesse, et toujours à propos de la lettre de maman, de parler et de conseiller à mon père des choses qui sans être précisément injurieuses m’étaient très désagréables à entendre de la troisième chambre; on parlait haut. J’aurais peut-être voulu arriver au milieu d’eux et leur dire des impertinences mais je me suis contentée de sourire; on me donnait trop beau jeu pour le soir où j’entretiendrais seule mon père. Avant je n’avais qu’à lui reprocher le despotisme de Mme Tutcheff. Elle n’est donc pas seule à te dominer ! Et tu osais prétendre que toutes ces choses que j’ai prétendu être dues à d’autres esprits que le tien, étaient de toi ! Et tu oses nier que tu te trouves sous la plus despotique des tutelles ! Tu oses prétendre que tu sois ton maître ! Tandis que tu es un misérable zéro et virgule, pas même ! Et moi qui te parlais, qui m’épuisais en persuations ! Et moi qui prenais un mannequin pour un homme ! Et moi qui croyais agir, avancer ! Et moi qui bâtissais des châteaux... sur du sable ! Vrai, je suis peinée de voir que je me suis intéressée sur toutes ces choses en vain, que j’ai élevé un édifice sur une île flottante, sur un caprice volcanique ! On a cru que je prenais de l’influence sur toi et on commence à te détourner de moi. On a trop d’esprit pour le faire à brûle-pourpoint, on s’y prend avec art, on te dit: “Quelle charmante fille tu as là Constantin ! Elle a bouleversé toute la maison, c’est un vrai démon de grâce et d’esprit ! Tu reconnais toi-méme son empire.” Et comme les hommes faibles ont en horreur d’être pris en flagrant délit, ce qu’il prenne pour de la soumission tu feras tout au monde pour prouver le contraire. Oh ! ils ont choisi la vraie, la bonne méthode.
Ils te prouveront ma domination et, effrayé, tu t’éloigneras de moi ! Pauvre homme ! Je ne me fâche plus, peut-on se fâcher contre un être dominé par tout le monde ! Je te plains, tu es un pauvre malheureux, influencé, tourmenté, mené ! Je ne me fâche plus; tu ne m’inspires que de la pitié. C’est en pensant à toutes ces choses que je dirai ce soir que je souriais pendant qu’on criait là-bas.
Et pour faire valoir ma discrétion et pouvoir dire : “T’estimant si peu de chose je ne voulais même pas te reparler, à quoi bon les paroles vaines ?” Je montai de suite et me mis au piano avec l’intention de passer ainsi le temps jusqu’au dîner et de me retirer sèchement le soir chez moi mais mon père sans doute viendrait me rejoindre. Je n’eus pas tant à attendre, il vint de suite et se prit à parcourir la salle me serrant la taille et disant qu’il était bien malheureux et que personne ne le plaignait. Alors je débitai le discours préparé mais avec des embellissements encore et des airs indulgents qui lui donnaient un prix double.
- Tu veux que je me justifie, que je prouve qu’on ne me domine pas, voilà le but de ces paroles !! “dit mon père” et comme il avait dit juste je répondis aussitôt.
- Tu as de trop mauvaise opinion de mon esprit. Ce n’est pas avec de telles piques enfantines qu’on prend des hommes comme toi, car enfin, sans être de caractère bien fort, tu n’es pas idiot et le piège serait trop grossier. D’ailleurs je ne voulais rien dire, je me suis retirée car je me connais, je savais bien qu’en restant je n’aurais pas la force de me taire. Je me suis donc retirée et c’est toi qui as provoqué l’explication... Mais parlons d’autres choses, tu sais je n’ai pas envie à présent de te parler de choses sérieuses. Tu sais, j’ai décidé, je passerai l’hiver à Rome, je louerais le plus bel appartement, j’aurai de magnifiques chevaux, un atelier que je meublerai comme un ange, je ne sortirai jamais que pour visiter des ruines ou des musées, je ne me montrerais plus aux promenades, et si on me voit sortie le jour ce sera toujours vêtue de velours noir, modestement... Enfin j’aurai une loge en bas, meublée à ma façon, dont nous aurons la clef. Nous ne verrons âme qui vive et je travaillerai du matin au soir... à la peinture et au chant. De cette façon ma vie provoquera un intérêt merveilleux sans m’exposer à la médisance. Car aller dans le monde, il ne faut pas y songer ! Maman ne peut m’y conduire et aller avec des connaissances... cela me déplaît, on paraît pauvre, mesquine. Et voilà”.
En effet, c’est là ce que j’ai résolu faute de mieux. La solitude de l’atelier me permettra de me livrer à mes désespoirs chroniques et de m’oublier en ne lisant pas les journaux, en défendant de parler devant moi du reste de l’univers. Et j’y gagnerai peut-être quelque gloire.
- Ce serait excentrique, répondit mon père, et l’excentricité ne sied pas une jeune fille. Selon moi la meilleure des vies c’est une vie normale.
- Avec le père et la mère ? Oui, sans doute. Mais comme avec toi il ne faut pas y songer je prends l’autre. Tu n’y peux rien pauvre père, ce n’est pas de ta faute. Ah ! c’est que tout cela soit... mais changeons de conversation., parlons de Rome que j’aime tant et qui est divine !
Hein ?
Si je ne réussis pas c’est que Dieu est contre moi.
en travers
Je suis trop bête.
Quant à aujourd’hui c’est pitoyable et il faut bien s’embêter pour courir à la chasse en costume de vestale. Il est vrai que ce fut mon père qui m’y mena de force. Victor (guéri depuis longtemps) ayant vu ce matin des... un gibier quelconque.
Nous avons grimpé sur les plus hautes montagnes, au milieu des branches sèches, d’orties si hautes qu’elles me brûlaient les mains, et recevant sur nos têtes une pluie de feuilles jaunes et desséchées qui venaient augmenter l’épais tapis formé d’autres feuilles déjà tombées. Ces feuilles tombaient, tombaient, on dirait une neige russe.
Mais comme toujours nous n’avons rien tué, je n’ai pas même aperçu un malheureux corbeau et en passant devant le caveau de famille je tirai deux coups dans l’air comme une salve funèbre à mon grand-père.
Depuis le soir à Poltava où je me souvins si vivement d’Antonelli, il me semble que je suis injuriée d’hier. A chaque instant je m’en rappelle et je fais involontairement un geste d’effroi et de dégoût.
Vous verrez qu’un de ces jours je raconterai cette honte ! Quand une chose me tourmente je finis presque toujours par la dire, non contente de l’écrire. Si je n’avais pas de journal j’écrirais sur les murs , sur les glaces, par terre, partout !
en travers
JAMAIS
Heureusement je n’ai pas raconté, j’ai seulement parlé d’insulte et de vengeance : une conversation générale.
J’étais chez mon père quand j’entendis Paul qui revient de Poltava et ramène Pacha... enfin !
Sans attendre qu’il entre je courus et le rencontrant dans la bibliothèque sombre, je le saisis par la manche, je crois, et le traînai ainsi renversant une table, deux chaises avec grand bruit et l’accablant de bêtises de sorte qu’il arriva dans la chambre à coucher littéralement abasourdi.
- Où est l’homme vert ? disait papa.
- Le voici, le voilà.
Je le tiraillais, le poussais, lui criait mille non sens et finis par le baiser au front... ce qui l’acheva.
Alors je lui reprochais un tas de choses inventées, et les choses les plus biscornues. Il s’excusait, riait, redevenait sérieux... C’était à mourir de rire.
- Comment ! m’écriai-je enfin, vous n’allez pas chez votre mère !
Et je l’entraînai au premier, dans la chambre de sa mère où la princesse vint nous rejoindre. Je prétendais que l’homme vert était en frac et en caleçons. La coupe de sa jaquette me donnait peut-être raison, et surtout son pantalon de toile.
Et puis j’ai fait de l’esprit, vulgairement (peut-être) mais de l’esprit quand même; et je fais ici cette remarque qui me semble juste :
L’esprit demande toujours une urne quelconque pour y être versé.
rayé
On alla souper, j’y fis mille folies qui étaient amusantes sans doute car on a ri avec beaucoup de plaisir. Mon père dormait, je le réveillai en entrant chez lui, suivie des autres. Et enfin Mme Gorpintchenko nous força de rentrer dans nos appartements respectifs. Alors je prétendis ne pouvoir autrement monter que portée. Les deux Paul me portèrent et à peine chez moi j’appelai Amalia et jetant une pelisse sur mes épaules je me précipitai dans la maison rouge, où je m’occupai à terminer les embellissements de la chambre de Paul jusqu’à une heure du matin. Tout en clouant je m’amusai à abasourdir Pacha qui me tenait la bougie. Il me reconduisit chez moi et pendant le trajet je lui arrachai des phrases comme celle-ci : “Je ne suis venu que pour vous” et d’autres moins fortes.
Amalia suivait, c’était tout à fait pittoresque pour que cela le fût encore plus je renversai la bougie que Pacha portait pour éclairer le chemin et nous nous quittâmes au bas de l’escalier. Je remontai avec un baiser sur la main et une pensée dans l’esprit. Une seule ? Oh ! non, mais je dis une pensée parce que celle-là se rattache à mon bonheur, c’est-à-dire à mon désir de vengeance.
Antonelli m’a cruellement outragée et il m’a blessée mortellement si on admet dans mon cœur quelque amour pour lui, avec de la bonne volonté on peut en admettre beaucoup. Il y a donc tout ce qu’il faut pour désirer une vengeance à tout prix. Bref... qui sait... peut-être Pacha pourrait me servir. Si ce n’est tout de suite, ce serait pour plus tard. Pacha est un homme précieux, il est de la pâte des fanatiques anciens et... mais ce serait affreux ! Bah ! Je veux me venger et je veux avoir les mains blanches... ce serait trop beau... mais sacrifier un innocent, le plus honnête homme de la terre... enfin on verra.
Ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué.