Dimanche 10 septembre 1876 (29 août)

Ma Majesté, mon père, mon frère et mes deux cousins, se sont mis en route ce jourd’hui pour Poltava.
Je n’ai qu’à m’applaudir, on me cède, on me flatte, et surtout on m’aime. Mon père qui au commencement voulait me détrôner a presque entièrement compris pourquoi l’on m’accordait les honneurs souverains et, sauf quelques puériles aspérités de son caractère, me les accorde.
Cet homme sec et étranger à tout sentiment de famille a avec moi des élans de tendresse paternelle qui étonnent tous ceux qui l’entourent. Paul en a conçu un double respect pour moi et les autres aussi m’estiment particulièrement et comme tout en ayant mon père je suis bonne envers tout le monde, tout le monde m’aime.
- Tu as tellement changé depuis que je t’ai vue, me dit-il aujourd’hui.
- Comment ?
- Mais... hum, c’est-à-dire que si tu te débarrasses de quelques petites brusqueries insignifiantes, (d’ailleurs j’en ai aussi dans mon caractère) tu seras une perfection et un vrai trésor.
C’est-à-dire que... enfin, ceux qui connaissent l’homme peuvent seuls apprécier la portée de ces mots.
Tous les matins il vient me réveiller et nous causons, lui dans un fauteuil moi dans mon lit.
Et ce soir encore, il m’a entourée de ses bras et m’embrassant (chose inouïe à ce que dit Paul) tendrement il dit :
- Vois, Michel, voyez tous, quelle fille j’ai. Voilà une fille qui mérite d’être aimée. Oui... hum ajouta-t-il en m’embrassant encore.
- N’est-ce pas papa ? Je suis un trésor. Michel, vous aurez une fille comme cela vous !
- Michel, repris-je, je vous promets de vous marier avec ma fille, pensez-donc à l’honneur, ce sera peut-être une Princesse du sang.
En effet c’est une idée, Michel sera mon gendre, il n’a pas dix-huit ans, dans dix-huit ans il aura trente-six ans.
J’écris à Poltava. Il pleut depuis ce matin, et lorsqu’il a fallu monter cette satanique montagne qui se trouve à mi-chemin, les chevaux refusèrent presque d’obéir, mon père prit place sur le siège, le cocher descendit et nous accompagna courant dans la boue et fouettant les chevaux qu’il a fallu mettre au galop pour enlever la voiture et ne pas leur donner le temps de réfléchir sur la difficulté. Le bruit des clochettes, les claquements du fouet, les cris du valet, du cocher et de papa, l’étonnement muet de Chocolat., c’était un spectacle excitant, il me rappelait une course vivement disputée tirant à sa fin.
On arriva en ville à huit heures, droit chez le Prince qui partit ce matin à cinq heures pour mettre sa maison en état. Une petite maison fort simple à l’extérieur, rien n’était fini encore; en quelques heures (détails que je sais de Paul, qui les sait de Basil, le cuisinier du Prince) les tapis ont été posés, les lampes, les glaces, les lits, et les vins achetés et placés. Dans toutes les maisons russes il y a après l’antichambre une salle, cette salle est toute blanche; puis un charmant salon marron et une chambre à coucher pour moi pleine de tous les détails nécessaires et gracieux, à chaque pas des attentions délicates... pensez, j’ai trouvé sur la toilette du blanc et du rouge !
Mais tout cela a occupé le temps jusqu’à sept heures, à sept heures on s’est aperçu qu’il n’y avait rien à manger ! Et lorsque nous arrivâmes le Prince feignit de ne plus nous avoir attendu, mentit très maladroitement et attaqué impitoyablement par nos railleries demeura tout confus pendant le dîner qu’on apporta du Cercle vers dix heures du soir. Des bocaux en argent doré m’ont induit dans la tentation, j’en ai bu deux, ce qui m’embellit et me délia singulièrement la langue, juste assez pour être animée, d’ailleurs depuis ce matin je le suis. Ce monstre de Kapitan s’est avisé de vanter Gambetta et de lui prédire la présidence. Horreur ! Alors j’ai juré d’être une seconde Charlotte Corday. J’ai juré et je le ferai, parce qu’en assassinant ce cyclope nauséabond je m’acquiers une gloire éternelle et je suis sûre de l’impunité.
Pendant qu’on attelait les chevaux je racontais comment tout cela se passerait, à la Princesse et à Pacha qui me regardaient sérieux, riaient, redevenaient sérieux et haussaient les épaules. Je lui ai donné des coups avec l’archet et je l’ai tiré par les cheveux.
Le plan de mon père est fichu. Ceux qu’il voulait me montrer sont à la campagne, il s’en alla dormir et je m’assis sur son lit, ayant Michel à mes pieds de façon à avoir ses cheveux sous la main. Je n’ai pas de chien ici.
Comme j’ai des pieds petits, blancs et sans taches je me laissai déchausser par Paul et je les montrai en en vantant les mérites. Et Michel renvoyé, nous parlâmes de la bêtise de Gritz.
- Qu’il est bête ! m’écriai-je. Non écoutez en vérité avec mes idées ambitieuses, ayant étudiée, lu, vu, j’irais me marier avec M. Miloradovitch !
- Hum, fit mon père, oui, sans doute il est bête.
Et il me regardait ne sachant pas s’il devait dédaigner, emporté par mon assurance, ou bien dire sa pensée qui était ceci pour sûr : Miloradovitch est un parti désirable, même pour toi. S’il pensait autrement il n’aurait pas agi comme il a agi depuis le commencement, il aurait regardé Gritz comme les autres et ne se serait pas inquiété de la façon dont j’étais avec lui et lui avec moi. Enfin, il n’aurait pas été si tranchant avec ce jeune homme dans le but de lui inspirer un grand respect et lui ôter de sa stupide tête toute idée de sa valeur. Mais dès le premier jour j’ai remarqué chez M. Constantin une idée sur Gritz et ses manières le prouvaient clairement pour moi. Tous ces dédains, toutes ces subtilités, ces sévérités et cet amour-propre exagéré. C’était pour moi clair comme le jour. Mais il me dit : Gritz est une bête et je ne ferai pas un pas pour vous rapprocher. Et je lui réponds : Je crois bien, Gritz est une bête et je n’en voudrais pas s’il venait s’offrir à genoux
Et à présent couchons-nous dans le lit fait par M. le Prince lui-même.
- Le ha fatto il letto, s’écriait Amalia. Un principe. Dio ! Lei è proprio une regina !
En ce moment j’entends des cris aigus... c’est Amalia qui hurle parce que Paul a ouvert la fenêtre qui donne sur la galerie et la regarde se baigner. Quel garçon ! Pacha et le Prince dorment depuis longtemps.
J’ai à peine de la place pour mon cahier, la table est encombrée de flacons, de fioles, de boîtes à poudre, de brosses, de sachets, etc. etc... Paul de Cassagnac...
Enivrée par mon succès filial je m’écrie en moi-même : Ceux qui ne m’aiment pas sont des brutes et ceux qui m’aiment mal sont des infâmes !

Poznámky

Charlotte Corday (1768–1793) stabbed the revolutionary Jean-Paul Marat in his bath in July 1793 and was guillotined four days later. "Cyclops" mocks the republican leader Léon Gambetta, who had lost an eye as a boy. Gambetta never became President of the Republic; he was President of the Chamber of Deputies (1879–1881) and briefly Prime Minister (1881–1882). ↩