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Samedi 9 septembre 1876 (28 août)
Les jours passent, je perds un temps précieux dans les meilleures années de ma vie. Des soirées en famille, des plaisanteries charmantes, une gaieté dont je fais tous les frais... puis on se fait monter et descendre du grand escalier, dans un fauteuil par Michel et l’autre. On regarde ses souliers dans la glace tout en descendant... Tous les jours comme ça...Mais quel ennui ! Pas une parole d’esprit, pas une phrase instruite... je suis pédante malheureusement et j’adore entendre parler des Anciens et des sciences... cherchez-moi ça ici ! Les cartes et rien d’autre. Je m’enfermerais bien pour lire mais mon but étant de me faire aimer ce serait une étrange manière pour y parvenir.
A peine installée pour l’hiver je me remets à étudier comme avant.
Mon père a je ne sais quel plan pour demain et il a voulu passer en revue toutes mes robes, j’ai dû essayer trente costumes et il examinait chaque pli, chaque ruban. Puis les chapeaux, les gants, etc. Il n’a pas plus de goût qu’un autre de son espèce mais je laissai faire.
Après on a joué au croquet, à la balle. Et le soir il y eut une histoire de domestiques avec Paul, mon père encouragea le valet, je réprimandai (c’est le mot) mon père qui avala la réprimande. Voilà de la vulgarité, mais mon journal en est plein. Je vous prie de croire que je ne suis pas vulgaire par ignorance et par vulgarité. J’ai adopté ce genre négligé pour sa vitesse et la facilité qu’il donne de beaucoup dire. Enfin il y avait du mécontentement dans l’air, j’étais fâchée et, dans ma voix, on entendait ces notes tremblantes qui annoncent un orage.
- Je me suis placée si haut, dis-je que toutes les misères passaient sous mes pieds et voilà qu’il y en a qui me touchent !
En ce moment Stépann, le valet coupable, un brave paysan tout carré et tout bête, vint me saluer jusqu’à terre et me prier de le pardonner. Je n’avais rien à pardonner, mais je compris qu’il s’adressait à moi comme à une puissance et, ne voulant pas encore irriter la Princesse ou qui que ce fut, je souris en demandant pourquoi cet homme venait à moi.
- Je n’ai rien à pardonner, dis-je.
- Sortez, Stépann, fit mon père.
Paul ne sait pas se conduire, et par lui je vois que ma mère avait raison d’être malheureuse, car quiconque ne voit pas M. Constantin tel qu’il est, est un personnage fort à plaindre.
Ces messieurs s’en allaient à la pêche pour toute la nuit, mon père aussi et comme je demandais à Paul s’il y allait, il me répondit : plus tard.
- Si c’est moi qui te gêne, cria mon père, je n’irai pas, je m’en irai à Pavlovsk et tu resteras ici très heureux et content sans moi. Sur ce, très heureux du prétexte, il monta dans un phaéton qui l’attendait et partit.
Paul se mit à se justifier, à rechercher la cause du malentendu, ce qui est le vrai moyen d’en créer un autre, je m’assis sur ma plus haute marche, comme le rossignol de Malborough, et Michel, Pacha, Paul et Kapitan prirent place sur les gradins inférieurs.
Je parlai à Paul de façon à ce qu’on rapportât mes paroles au fichu-père.
Paul essaya de mettre la conversation sur les fugues paternelles, mais je passai sous silence. Et en effet, qu’ai-je à m’inquiéter de la façon dont mon père passe ses nuits, je ne suis pas sa femme jalouse et vous conviendrez avec moi qu’il a beaucoup fait pour un homme de quarante-cinq ans et de son caractère, en délogeant une maîtresse de trois ans pour une fille qu’il n’a presque jamais vue. Il sauve les apparences si bien que, si je ne savais rien, je n’aurais rien soupçonné. Que diable, ne demandons pas davantage !
Paul est malheureusement posé ici, je lui donnerai l’appui de Pacha qui a de l’influence sur mon père et qui est un gaillard qui dit comme il pense sans se soucier de personne.
Et lorsqu’ayant monté chez moi après m’être bien tirée des allusions à la forêt en faisant la sourde oreille, je me trouvai avec Paul, Stépann vint, tout larmoyant, implorer son pardon en s’agenouillant et faisant des saluts terrains [sic]1 comme au Bon Dieu. Après tout il n’était coupable que d’une supercherie de poste, facilement autorisée par Monsieur, et puis l’humble humilité de ces paysans m’attendrit, on pardonna l’homme et il resta au service.
Remarquons ici que je dois être une personne bien dévergondée. Ceci est à propos du plaisir que me font les baise-mains de mes cousins, et ceux du Prince plus que de l’autre, et je m’aperçois avec une vertueuse horreur que ce que je prenais pour de l’amour pour Pietro n’était peut-être rien du tout. J’ai plus penser aux autres comme je l’ai dit après la promenade de la Farnesina, et voilà tout. Pacha ne me baise jamais la main, c’est moi qui la lui mets contre les lèvres, et pourtant le garçon me répugne presque. Ce que c’est que ce caprice bizarre !
Ah ! si j’étais au moins récompensée pour la vie que je mène. Le croquet, la balle de caoutchouc, les cartes et pour finir une séance d’escalier, les nerfs de Pacha à irriter et les cheveux de Michel prosterné à tourmenter entremêlant cet exercice par des tiraillements dont ses oreilles se ressentent jusqu’à en rougir.
Et enfin des sons atroces du violon. Le premier soir que j’en jouai, tous les domestiques vinrent en foule effrayés et ne comprenant pas d’où pouvaient venir ces cris déchirants et ces hurlements infâmes, qui avait une arrière-ressemblance avec les cris d’agonie d’un jeune cochon à la cuisine.
Poznámky
Saluts terrains [sic]: apparently Marie's calque of the Russian zemnye poklony (земные поклоны), bows down to the ground. ↩