Vendredi 1er septembre 1876 (20 août)

Alexandre et Kapitan partis, j’ai peint, j’ai joué au croquet et j’ai perdu deux cents roubles, ce qui avec les autres cent fait trois cents. Mais vous savez que je ne m’inquiète pas pour si peu.
Et le soir ce fut bien autre chose, nous jouâmes au baccara. Je regagnai tout, et en outre vingt-cinq roubles à Michel, que je reperdis à mon père et, ce vénérable monsieur s’étant couché, nous continuâmes jusqu’à onze heures. Après quoi j’ai ri sans cause pendant une demi-heure entière, sans cause non, car Michel faisait des discours à Pacha qui, immobile et silencieux comme une statue, se tenait assis sur le canapé. Je le suppliais de rire et il n’en devenait que plus sérieux, et Michel allait toujours s’adressant à lui tantôt comme à un rêveur de génie, tantôt comme à un faux-monnayeur ou bien un conspirateur et terminait par la supposition que Pacha rêvait à une migration en Europe qui dépeuplerait les Indes et toute l’Asie.
A peine chez moi depuis une heure et lisant, j’entendis mon nom sous la fenêtre; je l’ouvris. C’étaient Paul et Michel, qui ayant effrayé les Juifs et Chocolat, m’amenaient ce dernier étrangement entortillé dans sa livrée.
Ce ne furent que quolibets et éclats de rire, au milieu de la nuit et par un assez joli clair de lune. Enfin je leur jetai des poires, en disant à Chocolat d’empoigner ces messieurs.
— Eh bien, Chocolat obéissez !
— Je ne suis pas le fonctionnaire répondit Chocolat.
Ils restèrent encore, et Michel débitait l’un après l’autre des lambeaux de tragédies si insensées que c’était un sucre.
On battit des cymbales mais mon père dort comme un saint, on se contenta donc d’aller décharger deux fusils sous la fenêtre des Juifs logés dans un des petits pavillons.