❦
Lundi, 28 août 1876 (16 août)
Mon père a été à Poltava jusqu’à six heures. Il était de service. Quant à moi j’essayai de la philosophie avec la princesse mais cela a dégénéré en une conversation sur l’amour, les hommes et les rois. Les journaux disent que le cardinal est fou. Eh bien ma petite somnambule n’a pas déjà tellement menti.
Je me suis brûlée la peau en jouant pendant trois heures au croquet avec Paul. Je lui ai perdu cent roubles. Mais cela m’a égayée et j’ai parlé avec le plus grand entrain de la mort du cardinal en m’interrompant pour parler aux perdrix de mon père enfermées dans un ancien aquarium avec des trous dans le haut.
Michel amena Alexandre et Gritz arriva plus tard.
Il y a des jours où l’on est mal à l’aise. C’est un jour comme ça ! Bien que j’eusse montré à Alexandre tout mon ascendant sur Bashkirtseff et tout mon chez-moi, je suis mécontente.
Miloradovitch a apporté un bouquet à la princesse et un instant après, à table, il s’étendit avec Alexandre sur la production des moutons.
— J’aime mieux quand vous parlez bouquets que quand vous parlez moutons, Gritz, dit mon père.
— Ah ! papa, fis-je, ce sont les moutons qui donnent les bouquets.
Je n’avais aucune arrière pensée mais chacun fit un mouvement et je rougis jusqu’aux oreilles.
Et puis le soir je désirais beaucoup qu’Alexandre vit que Gritz me fait la cour. Et je n’ai pas réussi ! L’imbécile ne quittait pas Michel.
D’ailleurs il est bête, et tout le monde le dit ici. J’ai voulu le défendre mais ce soir soit mauvaise humeur, soit conviction je suis de l’avis de tout le monde.
Quand ils furent partis pour la maison rouge je me mis au piano et je versais sur les touches tout ce que je contenais d’ennui et d’irritation. Et à présent je vais m’endormir en rêvant à Cassagnac ou au grand duc Nicolas, ça m’amusera peut-être.
La lune est fade ici, je l’ai regardée pendant qu’on tirait le canon. Mon père est parti pour Kharkoff pour deux jours. Le canon est une de ses vanités, il en a neuf et ce soir on a tiré, pendant que je regardais à la lune... hum, c’est bête.