Jeudi 6 juillet 1876
Effroyable néant, désespérante nullité !Rien, rien !
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Après les visites chez Reboux et Caroline et chez d'autres embellisseurs, nous sommes allées au Bois pour prendre de l'air car il n'y en avait réellement pas en ville. Une chaleur étouffante.
J'ai presque poussé un cri en entrant dans la place de la Concorde, tant c'est grand et beau. J'ai vu Vienne, Londres, Rome, Florence, je me souviens aussi parfaitement de Milan et de Venise bien que je les eusse vues il y a cinq ans et je n'ai jamais rien vu de semblable, d'approchant à la place de la Concorde, les Champs-Elysées et le Bois. Ah ! qui a vu Paris me comprend. C'est large, c'est grand, c'est propre, gracieux, artistique, pittoresque, beau, très beau, admirable.
En passant près de l'arc de triomphe je fus un peu jalouse au nom de Rome. Il restera quelque chose de Paris et on le devra à celui que les Français ont trahi lâchement, qu'ils ont assassiné peu à peu en vrais misérables qu'ils sont. A celui qui les a relevés de la fange sanglante dans laquelle ils gisaient, qui leur a conquis le monde, qui les a tellement élevés... trop, et le vertige les a pris et ils l'ont abandonné, tyrannisé, tué. Honte, honte éternelle sur cette nation vile et ingrate, qui n'était supportable que lorsqu'on la traite comme une esclave, comme une misérable enragée, comme une brute qui, à peine libre, s'est jetée sur tout ce qu'il y avait de bien, a tout brûlé, cassé, anéanti. Les nations sont comme les enfants, qui s'imaginent que les parents leur défendent de jouer avec le feu, d'aller se jeter dans un précipice à la poursuite d'un papillon parce que ça fait plaisir aux parents ; et, quand on leur ordonne de mettre un habit chaud quand il fait froid, ou qu'on leur défend de sortir quand il pleut, ils pleurent et se plaignent de la tyrannie. De même on se plaint des mesures du gouvernement, on s'imagine que le plus grand bonheur et profit d'un roi, c'est d'opprimer le peuple...
J'en étais là de mes réflexions quand la voiture s'arrêta devant Binder, le célèbre carrossier.
Notre landau et mon panier sont très bien et Binder n'a pas manqué de dire : « Le duc de Montpensier, qui sort d'ici, a trouvé ce landau superbe et m'en a commandé un pareil », puis : « La reine Isabelle est enchantée de ce panier blanc et en a exigé un tout à fait semblable pour elle ».
En été il y a peu de beau monde à Paris mais l'animation est grande comme toujours.
Quelle belle ville, quels beaux magasins, quelles maisons grandes, propres, massives.
Rome peut être comparée à une femme fantasque de beauté et d'esprit, mais Paris c'est la femme accomplie.
Ah I Pietro m'a oubliée I Mon Dieu, faites qu'il m'aime encore, cela m'inquiète.
Oh ! s'il m'aimait, il m'écrirait ! Je vais lui écrire ! Pourquoi pas? Deux mots, en déguisant l'écriture... à quoi bon? Je n'ose pas... mais si, j'ose... mais je suis trop fière.
Sa lettre est avec moi, elle avait dissipé toutes humiliantes suppositions, il m'aimait, il était malheureux de ne pouvoir venir. Et, à présent, de nouveau je doute. Il m'oublie... Mon Dieu oui, ma chère. Ah ! c'est abominable. Non, vrai, je suis offensée. Ne pouvait-il pas m'écrire ? Assez, assez. J'ai déjà assez dit sur ce sujet.
Ma tante revient de chez Mme de Mouzay. Cette dame a naturellement tout de suite demandé des nouvelles d'Antonelli, disant que ces Antonelli étaient des millionnaires, et tout enfin ce qu'a déjà dit Visconti.
Et moi, montée de suite par ce discours, je m'écriai : Ma tante ! je vais lui écrire !
Et puis la même fierté qu'au haut de la page m'a retenue.
Je ne voudrais pour rien au monde qu'il pensât que je désire l'épouser.
Tous ces doutes, toutes ces pensées, me blessent. Et qui sait si Antonelli n'aurait pas dit tout autant, et plus même, s'il écrivait son journal ? Consolons-nous par cette idée. Si je pouvais le voir pour une heure seulement je lui parlerais si bien, je dirais tant de choses que j'aurais dû lui dire. Mais je ne le reverrai que dans trois mois, il ne voudra peut-être plus de moi alors, ou je ne m'intéresserai plus à lui.
C'est comme cela dans ce monde.
C'est que, voyez-vous, je me suis faite à l'idée d'être une quasi-reine... je cherche et je m'impatiente, et je ne suis même pas..., je ne suis rien !
[//]: # ( 2025-07-19T22:05:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 6817-6867. PARIS IMPRESSIONS: First full day in Paris visiting dressmakers and Bois de Boulogne. Place de la Concorde overwhelms her - compares to Vienna, London, Rome, Florence. Anti-French tirade about Napoleon's betrayal. Carriage maker Binder mentions Duke of Montpensier and Queen Isabella ordering similar vehicles. PIETRO ANXIETY ESCALATES: \"Pietro m'a oubliée!\" Torn between writing to him and pride. Mme de Mouzay confirms Antonelli family wealth - \"millionnaires.\" Tempted to write but refuses to appear marriage-hungry. Fear he won't want her in three months. Rome vs. Paris comparison: \"Rome peut être comparée à une femme fantasque de beauté et d'esprit, mais Paris c'est la femme accomplie.\" )