Hier à deux heures j'ai quitté Nice, avec ma tante et Amalia. Chocolat, s'étant fait mal au pied, ne nous sera envoyé que dans deux jours.
Il faut être poussée à bout comme moi pour entreprendre un pareil voyage ; dans un pays presque étranger, éloigné et... presque antipathique. Je suis bonne patriote quant à ne pas laisser devant moi calomnier mon pays, mais y aller, y vivre... Ah !... Mais je m'applaudis de mon courage.
Maman pleure depuis trois jours ma future absence, aussi suis-je douce et tendre avec elle. Les affections des amants, des maris, des amis, des enfants, passent et viennent car tous ces êtres peuvent être deux fois mais il n'y a qu'une mère et la mère est la seule créature à laquelle on peut se fier entièrement, dont l'amour est désintéressé, dévoué et éternel. J'ai senti tout cela pour la première fois peut-être en lui disant adieu et comme j'ai ri des amours pour Torlonia, Larderei, Antonelli ! Et comme ils m'ont paru peu de chose, rien. Grand-papa s'émut jusqu'aux larmes, d'ailleurs il y a toujours quelque chose de solennel dans les adieux d'un vieillard. Il me bénit et me donna une image de la Vierge. Maman, Dina et Walitsky nous accompagnèrent à la gare.
Je prenais comme toujours mon air le plus joyeux pour partir, j'étais très affligée cependant car maman ne pleurait pas mais je la sentais si malheureuse que j'eus comme un flot de regrets de partir et d'avoir été souvent dure avec elle. Mais, pensai-je en la regardant par la fenêtre de notre cage, je n'ai pas été dure par méchanceté, je l'ai été par douleur, par désespoir ; et à présent je pars pour changer notre vie, et pouvoir ne plus entourer ma mère que de soins et de prévenances.
Quand le train se fut mis en mouvement je sentis que mes yeux étaient pleins de larmes et je comparai involontairement ce départ avec mon dernier départ de Rome. Était-ce que mon sentiment fût plus faible, ou que je ne sentisse pas laisser derrière moi une immense douleur comme celle d'une mère ?
Je me mis aussitôt à lire Corinne. Cette exquise description de l'Italie a un charme tout particulier pour moi.
Et avec quel bonheur, je voyais par cette lecture, Rome, ma belle Rome, avec tous ses trésors de contemplation pour qui peut s'élever au-dessus de ceux qui, comme les voyageurs féroces américains ne voient que des pierres plus ou moins artistement taillées et des toiles numérotées qu'on est obligé de voir parce que tout le monde les voit, et qu'on est obligé de trouver belles parce que c'est depuis longtemps convenu et écrit dans les guides. Qu'il est heureux, celui qui comprend toutes ces beautés de souvenirs, d'histoire, d'hommes illustres I J'avoue tout simplement que je n'ai pas du premier abord compris Rome. Ma plus forte impression a été le Colisée et, si je savais écrire comme je pense, j'aurais dit une foule de pensées bien belles qui me sont venues lorsque j'étais debout et muette dans la loge des Vestales en face de celle du César. Mais c'est un sujet bien battu de belles pensées.
C'est surtout la description des couvents qui m'a intéressée, car dans chaque couvent je voyais Antonelli et quelle fut ma joie quand je lus : San Giovani e Paolo. Je réveillai ma tante pour le lui faire lire.
A ce propos, il faut vous dire qu'avant de partir j'ai été dire adieu à la supérieure du Bon Pasteur. Dina était avec moi. D'ailleurs j'y suis allée avec les plus mauvaises intentions du monde. Ayant écouté pendant une demi-heure les discours saints et banaux de la vieille religieuse, je lui dis que voilà trois nuits que je suis tourmentée par un rêve symbolique effrayant.
Sur ce, je lui inventai une vision avec treize démons rouges qui disaient la messe habillés de soutanes mises à l'envers et le plus grand de ces démons, saisissant le vase sacré, en tirait un cœur ensanglanté et le déchirait en quatre en criant : c'est le cœur des religieuses du Bon Pasteur !
Je comptais bien que cela épouvanterait tout le couvent. La supérieure me dit alors que certains rêves venaient du ciel et que celui qui l'a décidée il y a quarante ans à prendre le voile était un de ceux-là. Elle avait vu un archange et le jugement dernier et bien des choses encore.
- Ah ! dit-elle, le Bon Dieu est tout Bonté, tout Amour, il réside au milieu de nous, le Bon Dieu, notre Seigneur Jésus.
Je me levai à ces paroles et lui dis adieu, elle me bénit et me souhaita tous les biens possibles, sans en penser un mot sans doute. Dans le vestibule je rencontrai la sœur Thérèse, avec celle-là pas de façons, je lui pris un cordon de laine bleu, comme portent les nonnes, lui donnai cinq francs et lui dis de me montrer la plus jolie religieuse. On me fit venir la sœur Céleste, qui est la nièce d'un Monsignor de Rome. Je causai comme chez moi, je chantai des cantiques en latin, je racontai qu'Émile allait fonder un couvent à la Tour. Ces saintes femmes le connaissent bien et toutes les extravagances du père Léon aussi.
La sœur Céleste serait jolie sans le superflu d'embonpoint que lui donnent ses trente-trois ans dont onze passés dans la maison du Seigneur. Je l'assurais qu'elle devait regretter le monde, elle riait et semblait tout animée par ma conversation variée et originale. Aussi je restai près d'une heure avec elle, ne m'en allant que de crainte de manquer le train.
J'ai lu un volume de cinq cents pages pendant le voyage de Nice à Paris. J'admirais les observations si justes tout en blâmant un peu la teinte trop romanesque qui caractérise l'ouvrage mais ce défaut est un de ses charmes et je ne me dissimulai pas que mon ardeur à lire de Rome et de l'Italie ne me vînt d'un intérêt particulier. Je lisais le livre et, entre les lignes imprimées, je rêvais à un roman à moi, la lecture et l'imagination marchaient en même temps sans se troubler l'une l'autre. Je me personnifiais dans Corinne et je cherchais dans Oswald des excuses pour Pietro. Et pendant ce temps nous avancions toujours et, en jetant les yeux sur la campagne, je ne pouvais m'empêcher de soupirer de regret que ce ne fût la campagne de Rome. Ces champs cultivés, ces maisonnettes gentilles de France, me paraissaient dépourvus de tout charme, pleins de sécheresse morale et de banalité.
Et à chaque instant je m'éloignais de plus en plus de moi, de Rome.
[annotation ]
Si je devais raconter tous mes rêves dans ce genre, vous verriez que Cassagnac, Torlonia, Doria, Don Carlos, l'empereur de Russie, le prince impérial Napoléon, Louis XIV et bien d'autres ont été successivement adorés. Mais cet Antonelli, à cause de tout ce que vous savez, me permet d'écrire ce qui produit cet effet... que je l'aime.
Sait-il seulement que je suis partie ?
Tous ces manques d'empressement qui m'ont tellement blessée, se sont effacés de ma mémoire et, sans l'impression de cet amour immense de Corinne, je ne me souvenais que de l'amour qu'il a dit sentir pour moi. Mais l'absence ! Oh ! alors je sens une grande inquiétude. Je serais tranquille s'il était seul comme moi, mais il est au milieu des siens, de sa société, de femmes charmantes, entouré de gens qui me sont hostiles tant parce que je suis étrangère qu'à cause de ma religion. Une hérétique I
Comment le souvenir de moi peut-il lutter contre tous ces efforts de le détacher de moi ?
Tant qu'il me voyait, ma figure, mon esprit, ma conversation, le retenait sous l'empire de cet amour, mais je suis loin, mais il ne me voit pas, mais il ne m'entend pas ! Quelle que soit l'impression, elle s'efface avec le temps, à force de voir beaucoup de monde, de temps en temps mon souvenir revient mais qu'est-ce qu'un souvenir pour un homme comme lui ! Alors le même désir qui m'était venu à Nice me vient de nouveau avec plus de force encore : lui écrire ! Et que peuvent mes lettres ? Lui donner des armes contre moi, satisfaire son amour-propre, sans l'empêcher le moins du monde de s'occuper d'une autre ?
Faut-il penser à un homme léger, à un enfant qui n'est capable d'aucun sentiment profond, d'aucune action énergique !
Mais je suis seule, mais je m'ennuie, à quoi voulez-vous que je pense en cet état ?
Tandis que lui, il vit de la vie de tout le monde, il a ses amis, son cercle, sa famille, oui, surtout sa famille. 11 est bien naturel que ce soit moi qui me souvienne encore quand il aura déjà oublié. Il n'y a que la chance de nous revoir, en me revoyant il m'aimera encore... Voyez comme j'ai diminué mes prétentions, je m'accommode de cette idée qu'avant j'aurais repoussée comme une indignité.
Consentir à être oubliée ! Compter sur la présence pour rallumer ce petit sentiment, qui n'a pas pu résister à trois ou quatre mois de séparation !
Voilà ce que j'aurais trouvé humiliant ! Eh bien vous voyez je me résigne... je fais des concessions... Je sais bien que c'est inutile, plus on en fait moins cela profite, voyez plutôt Louis XVI a fait des concessions, [deux lignes cancellées] Et voyez ces rois superbes et inflexibles qui ne dérogeaient pas de leur divinité !
Oh ! sans doute mes lettres ne serviraient à rien. Elles ne conserveraient pas son amour, elles seraient reçues avec joie tant qu'il durerait, avec indifférence quand le temps l'aurait affaibli, effacé.
D'ailleurs je ne crois pas à son amour, il n'existait que tant que j'étais là pour l'entretenir. Est-ce la loi naturelle des choses ou est-ce qu'il ne m'a pas vraiment aimée ?
Mon amour-propre se révolte et me fait dire que je ne m'en occupe que jusqu'à une idée nouvelle ; que je ne m'en occupe que par amour-propre, par vanité. C'est vrai, c'est vrai, mais je ne m'en occupe pas moins, mais je n'en suis pas moins tourmentée. Plus même !
Corinne et Oswald se voient pour la première fois au Capitole, pendant le couronnement de Corinne.
Moi et Antonelli nous nous sommes parlé pour la première fois au Capitole aussi, seulement c'était dans un bal masqué.
Non, je suis excitée par un livre romanesque, voilà tout. Il me semble que j'aime... mais non, je n'aimerai que tout à fait et mon héros ne peut être Antonelli.
D'ailleurs je supplie Dieu à deux genoux de m'épargner un tyran car tous les hommes sont légers et ingrats quand on les aime. Ils ne savent être constants et romanesques que quand on les trompe, quand on les méprise, quand on les repousse du pied.
Je n'aime pas et je sens tout au fond du cœur comme des regrets, des inquiétudes.
Pourquoi ne suis-je pas inquiète de Plowden, de Bruschetti.
Cette pensée qu'il m'oublie quand je ne pense qu'à lui me blesse... beaucoup.
D'ailleurs je n'éprouve pas plus d'inquiétude de perdre pendant mon absence l'amour de Pietro que j'en [sic] ai éprouvé plusieurs fois déjà, tantôt à cause de l'achat d'un cheval, tantôt le matin d'une représentation extraordinaire au théâtre, n'ayant pas eu la précaution d'arrêter d'avance une loge.
Seulement cette inquiétude-là ne pouvait durer que quelques heures, tandis que l'autre doit nécessairement durer trois mois. Au bout d'une heure Chocolat me rapportait ou le billet de la loge ou la réponse que tout était loué, un peu d'ennui s'ensuivait et tout était dit car le lendemain on pouvait recommencer. Mais ici, qui me rapportera la réponse ? Et cela durera trois mois, quatre peut-être. L'inquiétude est du même genre, de la même force, mais elle se répétera quatre-vingt-dix jours... et on ne pourra pas recommencer le lendemain...
Pourquoi pas ?... avec un autre ? Oh ! non, c'est affreux d'être toujours abandonnée et d'être toujours obligée de chercher un autre pour obtenir toujours... ou plutôt pour ne jamais rien obtenir.
A cinq heures et demie nous sommes entrées à Paris. Et il faut en convenir, Paris est sinon la plus belle, du moins la plus élégante, la plus gracieuse, la plus spirituelle, si on peut s'exprimer ainsi, des villes.
Paris, n'a-t-elle pas aussi son histoire de grandeur, de décadences, de révolutions, de gloires et de terreurs ? Oh ! oui, mais tout pâlit devant Rome car c'est de Rome que sont nées toutes les autres puissances, c'est de ses débris, de ses restes qu'ont été formés les royaumes et les empires qui sont devenus eux-mêmes des grandeurs à part et qui oublient ce qu'ils sont et méprisent celle qui les a mis au monde.
Rome a avalé la Grèce, le foyer de la civilisation, des arts, des héros, des poètes. Tout ce qui a été bâti, sculpté, pensé, fait depuis, qu'est-ce autre chose [sic] que l'imitation des Anciens, de leur littérature, de leurs arts, de leurs conquêtes, de leurs actions ?
O pitoyable décadence, ô impuissance orgueilleuse !
Qu'est-ce que tout ce qu'on exalte des temps modernes ?
Des imitations heureuses voilà tout, [trois lignes rayées] Et combien ils sont peu de chose quand on considère qu'ils ont eu pour modèle, pour inspiration l'Antiquité qui, elle, a tout créé elle-même et qui n'a puisé d'inspiration qu'en la Nature puisque, alors, on ne connaissait pas encore Dieu, et qui est arrivée elle-même à des résultats tout aussi brillants et comparativement cent fois plus brillants. Chez nous il n'y a d'original que le Moyen-Age. O pourquoi, pourquoi tout est-il tombé si bas ?
Est-ce que le monde est usé ? Est-ce que l'esprit des hommes a déjà donné tout ce qu'il pouvait donner ?
Voyez ce qui reste des Anciens, et demandez-vous ce qui au bout du même nombre de siècles restera de nous ?
[//]: # ( 2025-07-19T22:00:00 RSR: Combined entry extracted from book 8 raw carnet, lines 6687-6816. THE GREAT DEPARTURE: Leaving Nice at 2 PM July 4 with aunt and Amalia. Emotional farewell recognizing mother's unique love vs. passing affections. TRAIN JOURNEY: Reading 500-page Corinne volume, personalizing as Corinne seeking Pietro excuses in Oswald. French countryside appears banal vs. Rome's grandeur. CONVENT VISIT: Farewell to Bon Pasteur superior with fabricated demon vision. Meeting Sister Céleste, monsignor's niece. SEPARATION ANXIETY: Fear Pietro will forget her among Roman society while she thinks only of him. Comparison of anxiety levels - theater tickets vs. three-month absence. PARIS ARRIVAL: 5:30 PM arrival, acknowledging Paris's elegance but Rome's supreme historical significance. PHILOSOPHICAL REFLECTION: Modern times as mere imitation of ancient greatness. Rome as source of all subsequent powers. Major psychological insight into her relationship fears and intellectual grandeur complex. )