Deník Marie Bashkirtseff

Toute cette nuit je l'ai vu en rêve. Il m'assurait qu'il avait vraiment été au couvent.
Tout est bouleversé dans l'appartement. On emballe, nous partons ce soir pour Naples. Je déteste partir !
Quand donc aurai-je le bonheur de vivre chez moi toujours dans la même ville, voir toujours la même société, et faire de temps en temps des voyages pour me rafraîchir !
"C'est à Rome que je voudrais vivre, aimer et mourir".
Non, écoutez, je voudrais vivre où je serai bien, aimer partout, et mourir nulle part.
Cependant j'aime assez la vie italienne, romaine, veux-je dire, il y est resté encore une légère teinte de la magnificence antique. On se fait souvent une fausse idée de l'Italie et des Italiens; On se les imagine pauvres, intéressés, en pleine décadence. C'est tout le contraire; rarement dans les autres pays on trouve des familles aussi riches, des maisons tenues avec tant de luxe. Je parle bien entendu de l'aristocratie. Rome sans le Pape était tout à fait une ville à part et souveraine du monde dans son genre. Alors, chaque prince romain était comme un petit roi, il avait sa cour et ses clients comme dans l'Antiquité. C'est à ce régime que tient la grandeur des familles. Certes dans deux générations il n'y aura plus ni grandeur, ni richesse, car Rome est soumise aux lois royales et Rome deviendra comme Naples, Milan et les autres villes de l'Italie. Les grandes fortunes morcelées, les galeries et les musées acquis au gouvernement et les princes de Rome transformés en un tas de petites gens couverts de grands noms comme de vieux manteaux de théâtre pour couvrir leur misère, et quand ces grands noms si respectés avant seront traînés dans la boue, quand le roi pensera être grand à lui tout seul, ayant foulé sous ses pieds toute sa noblesse, il s'apercevra bien dans un instant ce que c'est qu'un pays ou il n'y a rien entre le peuple et son roi. Voyez plutôt la France, et vous verrez bientôt la Russie. L'empereur a humilié sa noblesse, insensé qui démolissait son propre rempart ! Mais voyez l'Angleterre. On est libre. On est heureux. Il y a tant de misère en Angleterre, direz-vous. Mais il y en a partout de la misère, mais en général le peuple anglais est le plus heureux. Je ne parle pas de sa prospérité commerciale mais seulement de son intérieur.
Les nobles sont soumis (?) au Roi, les bourgeois aux nobles et les paysans aux bourgeois. Car partout et dans tout il faut avoir un chef. Que celui qui veut la république dans son pays commence par la faire dans sa maison !
Mais qu'est-ce que je dis, assez de dissertations sur des matières, dont je n'ai qu'une faible idée et une opinion toute personnelle.
Que dira Pietro en revenant à Rome et en ne m'y trouvant plus ?
Il hurlera. Tant pis. Ce n'est pas ma faute. Enfin, je pars un peu émue comme toujours mais pas chagrinée, je ne sais ce qui me donne ce calme. C'est sans doute le pressentiment de ce qu'il me retrouvera. Il m'aime, je n'ai rien à craindre. Il est intéressé dans l'affaire et il agira pour lui, je n'ai donc pas à m'inquiéter. Je ne m'inquiète pas, je suis au contraire pleine de confiance. Je serais trop misérable si je ne l'étais pas.
Il n'y a besoin de rien faire, souvenons-nous des pages 10,11 et 12 du livre 53ème de mon glorieux journal. Je ne peux comprendre qu'on puisse m'aimer et faire tout au monde pour me retrouver, pourtant il est naturel qu'on me cherche si l'on m'aime.
Il me semble toujours que ce n'est que moi qui m'inquiète, que ce n'est que moi qui me tourmente, que ce n'est que moi qui désire revoir.
On doute toujours de ces choses-là, c'est dans la nature du cœur humain. Mais hissons-nous sur la pointe des pieds de l'intelligence et nous verrons bien de la manière qu'il faut voir.
Tranquillisons-nous. Personne ne me calme, aussi je me calme moi-même comme ferait le meilleur des amis.
Combien de fois ai-je promis de ne rien faire pour personne ! Et je restais à Rome pour Pietro. Est-ce assez bête. Pensez-vous que s'il m'aime il n'ira pas me chercher ! Aussi je pars sans scrupules, sans regrets, j'agis franchement. C'est lui qui a manqué de parole.
Enfin ! je me suis promenée au Pincio et au Corso. J'ai posé chez le photographe Alexandri, en robe de rue, chapeau et ombrelle. J'ai rencontré les gens de la barcaccia, mon ennemi Belmonte, Pandola, Cesaro. Et deux fois Torlonia. Ce cher animal passe la première fois aperçu de maman seule. Selon l'habitude je n'ai vu que le dos de celui que je veux voir.
Mais maman étant restée à l'hôtel, j'allai dans un magasin du Corso avec Dina et je l'ai rencontré en face. Il a souri en saluant. Divin sourire d'ivrogne, non, je dis vrai, il sourit comme un ange; quel dommage d'être presque toujours ivre.