Deník Marie Bashkirtseff

Issaïevitch m'ennuie parce qu'il me fait beaucoup la cour. Je suis d'une humeur capricieuse aujourd'hui et d'un air moitié bouffon, moitié endormi, je dis des sottises à tout le monde.
Après un déjeuner chez Spillmann nous avons acheté quatre verres et nous sommes allés boire à la fontaine de Trevi. On dit qu'il faut boire de l'eau de cette fontaine, casser le verre et jeter un sou dans l'eau et l'on est sûr de revenir à Rome. Pendant que nous accomplissions cette cérémonie toute une foule s'était rassemblée autour de la fontaine. Vraiment nous avons causé une émeute.
Les Romains sont encore plus badauds que les Parisiens. Je l'ai remarqué en maintes circonstances.
Aujourd'hui je me sens comme si Pietro n'avait jamais existé. Dans un moment cela changera sans doute, mais pour l'heure c'est ainsi.
Nature de chat ! Me voilà si habituée à Rome que je m'en arrache avec peine. Vous voyez que je suis constante.
Je me suis reprochée, mon inconstance envers le frère Emile. Voilà une bêtise ! Comment puis-je être constante ou inconstante envers un homme qui ne m'aime pas !
Je donne à Issayevitch la prédiction de Cassandre, il l'expédiera de Vienne.
C'est dommage que je n'aie pas pu la lui envoyer avant, car c'est une vraie prédiction puisque la moitié s'est déjà réalisée.
Pauvre Issaïevitch est parti ce soir avec bien des regrets, trop de regrets peut-être, il commençait à me peser.
La grosse baronne et son fils ont passé la soirée chez nous. La dame est une bonne grosse mère mais le fils est effroyablement suisse malgré ses nombreux voyages dans tous les pays. Je les fais rire, ils me trouvent de l'esprit, tant mieux.
A la promenade je n'ai pas vu Pietro et je suis rentrée très misérable, vers le soir cette disposition change. Je suis tranquille car je suis sûre de Pietro.
— Quant à nous retrouver, il nous retrouvera, dit maman.
C'est mon avis. Aussi je ne m'inquiète plus. C'est la présente incertitude, le présent mystère !
Il n'est pas possible qu'il m'ait trompée ! Non, tout tend à repousser cette idée. Il a inventé le couvent. Walitsky pense qu'il est à Vicenza pour arranger ces payements et je pense que ses parents lui ont suscité des difficultés dans cette ville pour l'y retenir aussi longtemps que possible.
Mais alors, pourquoi ne me dirait-il pas tout simplement qu'il va à Vicenza ?
Tiens ! voilà une idée assez folle, je vais la dire tout de même. Il m'a dit qu'il venait de signer je ne sais quoi pour passer officier, eh bien, je pense qu'il est allé à Vicenza pour passer un examen d'officier et qu'il reviendra officier. Une surprise en un mot. Je lui ai dit que nous resterions à Rome jusqu'au 17, pour sûr.
Le diable m'emporte si je sais quoi penser !
Je sais une seule chose, c'est qu'il m'aime. Et je sais encore qu'il ne pensait pas rester longtemps absent, quand nous nous sommes quittés l'autre soir.
Or, s'il m'aime je n'ai pas à m'inquiéter. Il me retrouvera. Répétons-le cela me fait plaisir.
Le pauvre Issaïevitch qui est venu à Rome pour nous voir. Il a un avenir, il cherche une fortune, il a dit-on jeté les yeux sur moi. Or avec de semblables idées on devient vite amoureux d'une femme comme moi. Je juge d'après moi. Il n'y a rien de plus facile que de devenir amoureux d'une personne qui vous convient et qui est jolie, surtout quand on n'aime pas ailleurs.
C'est un parent, il ne peut me perdre de vue. Il a été un peu contrarié de voir mon admiration bruyante pour Don Clemente, et ma préoccupation de Pietro.
Dans un roman le mystère est indispensable à l'intérêt, mais dans la vie je le trouve désagréable, surtout pour moi qui fais de suite les plus noires suppositions de la terre.
Ce pauvre Audiffret qui recevra trente-huit couplets de Vienne.
Nina est, dit-on, dans un affreux désespoir. Je la plains tant ! Au point de vue de la morale, ce qui vient d'arriver, est très bien, mais je juge autrement. C'est un affreux malheur. Toute sa vie était dans cet homme et pour peu qu'on ait un fragment de cœur pas trop dur on comprendra sa douleur mortelle. C'est malheureux d'autant plus que Yourkoff, sera sans doute remplacé dans quelque temps. Et Dieu sait par qui. Vingt-cinq ans de séjour dans la maison, ont en quelque sorte légalisé Paris. Tandis qu'un nouveau paysan sera une chose atroce pour les filles.
Elle ne l'aimera pas bien sûr, mais elle le prendra par habitude, par désespoir. C'est bizarre n'est-ce pas ? mais Nina est une femme bizarre.
Elle a vu Yourkoff sur la scène d'Astrakan. Elle a dit à son mari: je veux cet homme ! et son mari le lui a donné et à chaque querelle c'était M. Sapogenikoff qui jouait le rôle de médiateur, de pacificateur. De plus en plus bizarre, n'est-ce pas ?
[En travers: M. Sapogenikoff était forcé d'être complaisant et de servir sa femme, par des motifs très puissants et qu'il ne convient pas de raconter ici.]
Mais parlons un peu de mon Paris, ce qui me déplaît surtout, c'est le mensonge. Pourquoi inventer le couvent ? Je l'ai menacé de ma colère éternelle s'il mentait. Il a cru pouvoir mentir sans risquer d'être découvert. Après tout c'est une tête de folle. Je le blâme et j'en ferais peut-être autant.
On peut mentir quand on est sûr de n'être pas attrapé et surtout quand le mensonge ne fait pas de mal, mais mentir sans aucun but, par amour pour l'art, est une action indigne.
Je ne vois cependant pas pourquoi cacher la vérité, si la vérité est ce que je suppose.
J'autorise le mensonge, j'ai l'air d'une fille folle, sans principes et sans cœur et pourtant tout ce qui n'est pas aussi pur et aussi honnête et aussi romanesque que "Le vicomte de Bragelonne" de Dumas, me choque.
Je me réserve des privilèges mais je suis rigide pour les autres. Je demande un amour tout dévoué, tout sincère; un amour poussé au non plus. Je n'admets pas qu'on me cache une seule pensée, une seule action quelque insignifiante qu'elle soit.
L'histoire avec Pietro n'est pas claire, tous ces coins obscurs, toutes ces terres inconnues me préoccupent désagréablement et me font douter de tout.