Deník Marie Bashkirtseff

Imaginez-vous que Troili est venu à la gare, quand nous sortions de l'hôtel il rôdait dans la rue du Babuino. Le Suisse est ainsi resté jusqu'au dernier moment près du wagon. J'étais passablement forte toute la journée, ce n'est qu'à la gare que j'ai commencé à sentir quelque chose comme des regrets qui me grattaient le cœur.
A peine en wagon, il m'est revenu à l'esprit paré de tous les charmes qu'il possède et qu'il ne possède pas, j'ai fermé les yeux et je me mis à rêver et à faire des suppositions.
— Tu sais, me dit maman qui devinait où était mon esprit, tu sais ce que m'a dit Léonie ,
— Non, je ne sais pas.
— Elle m'a dit que les domestique de l'hôtel disent que le comte Antonelli est si riche, si riche et qu'il est si amoureux, oh ! mais amoureux de Mademoiselle !
— Vous avez causé avec Léonie ?
— Non, elle est venue me le dire elle-même.
— Ah !
Je n'ai presque pas dormi, bien qu'en coupé, et à six heures du matin nous sommes arrivés à Naples.
L'idée qu'il ne m'a jamais aimée, qu'il n'a fait que jouer la comédie, s'amuser, me rend très malheureuse.
La ville n'a pu me paraître belle à six heures moi étant endormie, maussade et les joues rouges de sommeil. Dans quel hôtel allons-nous ? me demandait maman.
— A l'hôtel Victoria, il doit être bon puisque Fanny Lear y a demeuré !
On va à cet hôtel mais on le trouve exécrable d'avance comme en général les choses que j'indique. Admirez-donc le Vésuve fumant comme une cigarette, en sentant peser sur nous et sur nos compagnons un grand mécontentement comme un triple manteau de plomb !
J'avais oublié qu'il fallait tout simplement aller à l'hôtel du Louvre puisque c'est là que descendait toujours le duc de Hamilton dont je suivais toutes les actions par les journaux et les listes des étrangers de tous les pays. Mais à cet hôtel il y a le prince et la princesse de Prusse, qui occupent les meilleurs appartements.
On nous conduit à l'hôtel de la Ville quelques pas plus loin. Nous y prenons cinq chambres au premier et y restons.
A huit heures je me suis levée et me sentant propre je pris mon café, puis allai chez moi.
Ici j'ai une chambre séparée des autres par le salon. Mais au lieu d'écrire je me suis endormie en pensant à l'indigne fils de prêtre.
Je ne sais quelle heure il est. Je suis fatiguée, malgré ce repos, je suis ennuyée. Je regrette d'être venue à Naples, il ne fallait y aller que vers le 17, et y passer les courses, alors peut-être je le rencontrerais ici. Brute I ! Encore II! Je suis assez lâche pour désirer le voir venir pour les courses ! Non, ce n'est qu'un moment. Il faut être toujours et en tout être indépendante et surtout il ne faut jamais écouter personne.
Chaque fois que j'ai écouté les miens en quoi que ce fut, je n'ai eu que des ennuis et des regrets..
Voir Naples et mourir. Je ne désire ni l'un ni l'autre. Allons voir quelle heure il est et ce que font les miens.
Je les ai laissés sortir. Je suis abrutie, je ne peux aller nulle part. Il est trois heures. Il fait beau comme à Nice et je vois passer de ma fenêtre des attelages superbes, comme il n'y en a à Rome que fort peu. D'ailleurs Naples est renommée pour son luxe de chevaux et d'équipages.
Est-il parti lui-même ou l'a-t-on fait partir ? That is the question .
Question inquiétante, insupportable ! Secouons-nous et n'y pensons plus tant, c'est indigne. D'ailleurs si j'y pense si sentimentalement ce n'est qu'à cause de la fatigue et, comme il vient de m'arriver à l'instant la chose désagréable qui n'arrive jamais aux hommes, je suis plus que fatiguée, presque malade.
J'écris en face d'une grande glace, j'ai l'air de Béatrice Cenci moins le turban. C'est beau, une robe blanche et les cheveux épars. Je mets des faux cheveux pour monter à cheval et au théâtre. C'est-à-dire, au théâtre et le soir je ne mets qu'un toupet frisé devant, simplement pour ne pas avoir à me couper les cheveux et à les boucler chaque soir, et il faudrait cela pour obtenir le même effet devant. Je me coiffe "à la pompéienne", comme disait Pietro.
Dieu que je voudrais un roman de Dumas, il m'épargnerait l'ennui d'écrire ces bêtises et surtout de les relire après.
Si je ne puis me figurer qu'un homme ait pu jouer la comédie comme Pietro, c'est que cela ne m'est encore jamais arrivé. Si cela me semble monstrueux c'est que je connais encore bien peu les hommes et leurs aimables qualités. En revanche je connais les femmes et je me sais capable de la même chose. N'aurais-je pas continué pendant longtemps à encourager un homme et puis voyant que cela allait trop loin ne serais-je pas partie ? Si. Et en l'encourageant (il est bien entendu que ce serait un homme agréable) j'aurais été de bonne foi, je ne le tromperais pas tout à fait, je fermerais les yeux sur l'avenir et je jouirais du présent. C'est ainsi que j'ai agi avec Pietro. Quel plaisir aurait-il à me tant chanter si je lui était tout à fait indifférente. Il m'a aimée comme j'ai aimé Audiffret (comme je l'aurais aimé lui-même si je n'avais pas été persuadée de son amour. Cette certitude me l'a rendu cher et l'a fait emporter sur tous les Audiffret du monde. Son soit-disant amour avait déteint sur moi, je ne le tourmentais jamais. Et pourtant il se plaignait:
— Si vous m'aimiez un peu vous ne me feriez pas tant de mal !
Vous riez et vous ne voyez pas combien vous me faites souffrir I Si vous aimiez vous pourriez me comprendre, mais vous êtes de glace, vous avez la manie des victimes voilà tout. Si c'est vrai, dites-le moi je vous en supplie ! Je ne vous fais pas de déclarations, je viens et je vous dis simplement que je vous aime, comme je n'ai jamais aimé. Ecoutez, je ne sais pas si je vous aime, mais je n'ai jamais éprouvé ce que j'éprouve à présent. Je vous cherche, je vous désire partout, quand je suis seul je ferme les yeux et je rêve à vous, je suis devenu bête, je suis devenu faible ! Eh bien je pense que ceci est l'amour. Je n'ai jamais éprouvé rien de pareil. Je n'ai eu que de simples intrigues comme tous les hommes en ont quand ils sont jeunes, je me moquais de tout le monde et de tout. Ah ! je vous jure que vous me faites devenir fou de rage avec votre air froid ! Vous ne changez même pas de couleur ! Mais vous n'êtes donc pas une femme ! Tenez, vous êtes ça ! (et il frappa sur les touches du piano). Je vous aime, et il se pencha vers moi, je vous aime, m'aimez-vous ? Et voyant que je ne répondais pas:
— Un peu ? vous m'aimez un peu ?
Pauvre âme. Je me couperais plutôt un doigt de la main droite que de croire à sa scélératesse !
Ah ! si vous saviez quelle consolation de penser ainsi !
Tu es trop jeune, me dira-t-on, tu ne connais pas les hommes, ils en disent bien d'autres !
Ah I que le diable vous patafiole pour me suggérer des pareilles idées !
Ils en disent bien d'autres, d'accord. Mais me le dire à moi, dans quel but ?
Quand les hommes disent cela, ils sont plus ou moins sincères, il n'y en a pas un seul qui soit infâme tout le temps. Dans l'instant du moins ils disent ce qu'ils pensent. Ils le disent souvent pour obtenir... mais ceci n'est pas mon cas, et il ne peut y avoir question de cela ici.
Ce que je viens d'écrire des discours de Pietro est répété mot pour mot. Je me souviens parfaitement de ces discours-là et peu à peu les moindres mots me reviennent à l'esprit.
Je viens de relire la scène du piano. Je suis presque assez remise pour sortir. Cela m'a calmée, m'a donné un peu de confiance j'en avais tellement besoin.
A force de penser et de conjecturer je deviendrai folle.
Enrhumée, enrouée, mal à la tête, mal au côté droit, mal au doigt, mal à tout, et mal à l'âme !
J'ai erré comme une ombre jusqu'à ce que j'eus l'idée d'envoyer acheter un roman de Dumas. Pour le lire il ne faut ni attention ni disposition. Ça s'avale.
Enfermée, j'ai pleuré plusieurs fois. C'est comme en arrivant à Rome. Dieu que je hais les changements, que je suis misérable dans une nouvelle ville.
Lâche, lâche, lâche ! Ah ! si je pouvais lui jeter ces trois mots au visage I II n'a ni le courage de son opinion, ni de son amour, ni de sa propre personne ! Vile nature, faible, lâche.
On a ordonné, il a obéi ! Oh ! pour obéir il a fallu m'aimer bien peu. Il n'a pas obéi lorsqu'il s'agissait du service militaire. Il a juré pour le Roi en brisant de cette façon avec le Vatican. Oui, mais alors il était bête. A présent il est sage , il sait tant ce que cette nouvelle rupture lui amènerait de désagréments. On supprimerait ses payes... Assez, assez ! Fi ! la misère, fi ! la bassesse !
Lâche, lâche, cent fois lâche. Je ne peux plus arrêter ma pensée sur un tel homme. Si je me lamente c'est sur mon malheureux sort, sur ma pauvre vie à peine commencée et pendant laquelle je n'ai eu que des déceptions ! Certes comme tous les hommes, peut-être même plus que les autres, j'ai péché, mais aussi j'ai du bon et il est injuste de me punir et m'humilier dans tout !
Ma première pensée en apprenant qui était l'homme qui me lorgnait si fort fut celle-ci: Il me plaît, je pourrai l'aimer et devenir sa femme. Vous voyez bien qu'il y avait là-dedans rien de criminel.
Pourquoi alors cette triste aventure ! Je ne l'ai pas méritée. J'ai mérité des ennuis pour Audiffret et j'en ai eus, et c'est assez.
Je me suis mise au milieu de la chambre en joignant les mains et en levant les yeux et quelque chose me dit que les prières étaient inutiles. J'aurai ce qui m'est réservé. Ni une douleur de moins, ni une souffrance de plus ! comme dit Monseigneur de Falloux.
Il n'y a qu'une seule chose à faire, se résigner.
Je sais pardieu bien que c'est difficile, mais où serait le mérite ?
Je crois folle que je suis, que les élans d'une foi furieuse, que des prières ardentes peuvent quelque chose ! Dieu veut une résignation allemande et j'en suis incapable I Croit-il que ceux qui se résignent ainsi aient à se vaincre ! Oh ! que non, ils se résignent parce qu'ils ont de l'eau dans les veines au lieu de sang, parce que cela coûte moins de peine. Si on leur demandait des prières comme les miennes, tous saints qu'ils sont, ils n'en pourraient donner.
Mon mérite serait dans une tiède soumission, le leur dans une ardeur fiévreuse. Ni l'une ni les autres, ne sont capables de ce qu'on leur demande, c'est pour cela qu'on ne leur accorde rien et c'est pour cela qu'il y a tant de malheureux.
Est-ce un mérite d'être calme quand ce calme est dans la nature ? Walitsky est calme, pas par sentiment chrétien, Dieu non ! Par paresse et voilà tout !
Si je pouvais me résigner j'obtiendrais tout, car ce serait sublime. Mais je ne peux pas ! Ce n'est plus une difficulté, c'est une impossibilité ! Pendant des instants d'abrutissement je serai résignée, mais je ne le serai pas par ma volonté, mais bien parce que je le serai.
Je crois que je divague. Lisons. Plus on lit, moins on trouve à dire.
Mon Dieu, ayez pitié de moi, faites-moi trouver le calme. Faites-moi trouver une âme à qui m'attacher. Je suis lasse, très lasse...
Non, non, ce n'est pas des tempêtes que je suis lasse, c'est
[Suite]
C'est le 13 du mois dernier que Torlonia a été présenté.
Après tout je n'ai pas à me plaindre. N'est-ce pas le Jeudi Saint ces jours-ci, ne sont-ils pas ceux pendant lesquels a souffert notre Seigneur Jésus-Christ ? Lui, un Dieu ! N'est-il pas juste que je souffre. Plus que juste. Je n'allai pas écouter l'Evangile à l'église, je voulais m'amuser, quand il fallait passer mon temps en prières. Quant à l'église ce n'est pas un péché, on n'y va que pour se montrer, voir, critiquer et être critiquée. D'accord, mais il fallait prier à la maison. J'ai prié chaque soir, mais je ne priais que pour demander.
Ce n'est pas cela qu'il faut. Je vois bien à présent, pourquoi je suis tourmentée; pour mon impiété, bien que seulement apparente. Je faisais fi, et me moquais du manger maigre.
Enfin, culpa mea, culpa mea, culpa mea.
Il faut être plus religieuse, je ne faisais que croire en Dieu, cela ne suffit pas. Il est vrai que lorsqu'on suit toutes les règles de l'Eglise, l'amour et la croyance en Dieu s'éparpillent imperceptiblement sur les prêtres, les images et les pratiques insignifiantes.
Enlevez à la plus ardente catholique la confession, l'église, ses pompes, ses prêtres, ses images, et voyez ce qui lui restera ! Rien ! car peu à peu elle a fait de tous ces vains appareils son Dieu, et le vrai Dieu à qui tout cela est destiné s'efface.
Pour aérer ma chambre pleine de fumée de mes cigarettes, mes indispensables compagnons de tristesse, j'ai ouvert la fenêtre, pour la première fois depuis trois longs mois j'ai vu un ciel pur, et la mer à travers les arbres noirs, la mer éclairée par la lune. J'en suis si ravie que je cours l'écrire. Dieu que c'est beau après les rues noires et étroites de Rome ! Il est une heure, pas une âme sur le quai. Une nuit si calme, si belle ! Ah ! s'il était là. Si vous prenez cela pour de l'amour !
On ne peut pas dormir quand il fait si beau.
Lâche, faible, indigne, indigne de la dernière de mes pensées.