Samedi 8 avril 1876

Comme cet hôtel est désagréable ! Plowden a été il y a de cela deux jours et avant-hier, et on ne nous en a rien dit, c’est lui-même qui l’a dit hier. Il m’a apporté sa photographie en costume.
J’ai monté à cheval avec Paul, à la villa Borghése. J’avais un excellent cheval, nous avons produit un effet superbe et je suis enchantée. J’ai vu tout le monde, même Torlonia, mais une fois seulement. Il va sans dire que j’ai une taille incomparable, non, écoutez, je ne le dis pas pour rire, sérieusement j’ai une taille remarquable. Cette amazone noire, tout d’une pièce et collante ne fait que me couvrir mais ne dissimule rien.
Depuis le prince Humbert jusqu’au dernier faquin tous m’ont regardée avec une visible approbation.
Il faisait beau, le cheval était très bien dressé. Je suis contente, contente !
Bruschetti était aussi à cheval avec une dame et deux messieurs, tous vilains et mal montés, et son pantalon s’était retroussé presque jusqu’aux genoux et on voyait des caleçons blancs et des bas rouges. C’est Paul qui me l’a dit, nous avons ri, Bruschetti a été furieux.
En général les gens qui montent mal, qui ne se sentent pas à l’aise, qui ont honte d’eux-mème pour ainsi dire, regardent le public avec des yeux furibonds comme si c’était sa faute ! Mme Oliver m’a crié quelque chose d’aimable, les gens de la Suisse aussi. Je ne voyais que le prince Humbert, je ne sais pourquoi il m’amusait tant, c’est peut-être parce qu’il m’a regardée et parce que je devine bien ce qu’ils ont dit de ma tournure à cheval, lui et son aide de camp.
Enfin voilà.
Je ne sais où me mettre. C’est samedi soir ! Pietro doit venir, s’il ne vient pas je pleurerai comme une malheureuse ! Maman qui recommence ces suppositions, qui reprend son air offensé !
La distance de neuf heures à dix heures et demie me paraît plus longue que tous les huit jours, je suis haletante d’impatience. Dieu, s’il ne venait pas ! On l’a éloigné, on l’a caché, il m’a trompée, il s’est moqué de moi ! Oh ! Quelle sera ma figure devant ceux de la maison. Dieu, Dieu, Dieu ! Il viendra n’est-ce pas, dites qu’il viendra. Je renonce à Torlonia pourvu qu’il vienne. Je serai trop malheureuse si c’est vrai qu’il m’ait trompée, qu’il ne m’ait jamais sérieusement aimé, qu’il se soit amusé !... Walitsky, ne dites pas cela ! Je ne veux pas croire à une pareille vilenie de la part de Pietro. Je suis habituée à le regarder comme l’honnêteté, le cœur de lion et l’emportement par excellence ! Dieu ! Je crois que ma pendule est arrêtée, non, elle marche, non elle rampe. Il n’est que neuf heures et vingt minutes. Encore une heure à attendre. Je ne sais pas ce que j’aimerais mieux, être désappointée tout de suite ou rester encore dans cette furieuse attente. Peut-on déchiffrer ? J’en doute. J’attends, j’attends, j’attends.
Non, écoutez, dites, dites,, il viendra, n’est-ce pas ? Je vous en prie, dites que oui. Ah ! les cartes... je n’y crois plus; essayons tout de même, cela mangera du temps. Elles disent non ! Faut-il se casser la tête ? Attendons encore. Mon Dieu je vous en prie faites qu’il vienne.
Que je suis bête !
J’avais les doigts tout froids quand la pendule a sonné dix heures, j’ai eu froid et chaud alternativement jusqu’à dix heures et demie. A onze heures je tournai le dos à la lampe et écoutai les histoires de Walitsky et Issaïevitch. A onze heures et demie maman a donné le signal et chacun s’en est allé chez soi.
J’ai volé six cigarettes à Walitsky, je me suis traînée jusqu’à ma chambre, j’ai fermé les portes à clef et bouché les trous des serrures avec des mouchoirs de poche, je me suis regardée dans la glace, j’ai tout ôté, j’ai passé mon peignoir et je me suis couchée par terre la tête renversée sur un petit fauteuil bas, et les yeux grands ouverts fixés sur une affreuse guirlande du plafond.
J’ai fait la remarque que dans l’instant où on pleure on ne sait pas ce qu’on pleure, on ne sent qu’un besoin de pleurer.
J’ai bougé la tête parce que entre le cou et le col du peignoir de chaque côté il y avait un lac. Le fauteuil retira son appui charitable ! et je tombai sur le tapis.
Je ne pensais qu’à la joie que j’aurais si ma chambre était isolée, ici je devais à chaque instant me retenir de respirer, car je respirais de façon à être entendue malgré la porte, ce qui me faisait étouffer.
Je ne pleure pas. Je fais une minutieuse description.
Quelle souffrance de ne pouvoir hurler !
Il m’a indignement trompée. Je ne croyais à rien et je ne crois à rien, mais je l’avais cru. Il s’est moqué de moi. Son père lui a expliqué notre position et lui a amicalement dit qu’il fallait doucement tout briser. Il s’est laissé vaincre par la raison, et il a très bien joué son rôle.
Il fallait le faire jurer. Ah ! bien oui, comme si on ne jure pas chaque jour, d’ailleurs on ne jure que quand on veut tromper. S’il était au couvent il en serait déjà sorti. Il n’est pas au couvent. On l’a renvoyé loin sans doute, j’aurais dû m’en douter en voyant les sourires abominables de son frère, qui en qualité d’homme rangé a sans doute agi de concert avec le comte, “pour le bien de Pietro”.
Je ne sais pas ce que je dois croire. Est-il absent par sa volonté, ou le tient-on éloigné par force, ou par ruse ?
Non, je ne peux pas croire qu’il m’ait trompée tout le temps en tout ! Ce serait à ne plus croire en rien dans ce monde. Je dis que ne je crois en rien, mais je ne peux donc pas le penser dans mon fond ! Ce serait désespérant ! Ce serait à être dégoûtée de tout !
Je ne m’étais pas encore levée de dessous la froide pierre quand je me consolais déjà que peut-être je le verrais demain. Non je ne peux pas vivre de cette idée. Il faut que je pleure encore ! ... Je puis de nouveau écrire. A quoi bon écrire ! Mon histoire n’est-elle pas toujours la même ? Cela finit toujours par un paroxysme de larmes sur le tapis d’un hôtel quelconque. Il m’a trompée ou il est la victime de sa famille.
Peut-être que pour se débarasser d’un homme qui a commis des crimes aussi abominables que de se faire soldat, et de devenir membre du Caccia-Club, on l’a pour toujours enfermé dans ce couvent. Pour des jésuites, pour un cardinal ce n’est pas si impossible.
Ses frères sont sages, eux; ils sont membres d’un club où l’on ne joue qu’aux échecs et où on ne boit qu’un petit vin très trempé. Ils ne vont pas à l’Opéra et ne connaissent que des cléricaux, des noirs.
Voilà que je veux faire un martyr de Pietro.
Non, non, non, non, non ! Il ne mentait pas, il ne trompait pas ! Il n’est pas un scélérat, un hypocrite, un lâche !
Maman veut partir mardi. Je ne partirai pas !
Ils attendent mon départ pour relâcher Pietro. Ils attendront longtemps. D’ailleurs s’il m’aime, il saura bien me trouver.
- Si je suis parti pour faire la vie militaire sans la permission de ma famille, me dit-il le soir du piano, croyez-vous que je n’irai pas partout pour vous et sans attendre la permission d’aucun diable ! Ah ! parbleu !
Je fume et je m’abrutis peu à peu.
Demain je me confesse et communie.
J’ai ouvert un tiroir et je l’ai brusquement refermé parce que j’y vis le portrait de Pietro, ce portrait me fait mal à présent et je meurs d’envie d’aller le prendre et d’écrire en le regardant, comme pour dire qu’il me donne des mots pour me faire comprendre, pour dire combien j’ai l’air d’une femme ivre, à moitié stupide et tout à fait chagrinée. J’avais des frissons pendant tout ce temps, à présent j’ai mal à la tête, et je fume et je fume pour m’abrutir.
Non, mais me voyez-vous pleurant devant le portrait d’un homme ! Certes la femme qui écrit n’est pas la même qui pleure !
J’ai pleuré quelquefois en lisant des romans, je voudrais savoir si on pleurera en me lisant. Non, car je ne dis que le mot pleurer et je ne dis rien de touchant. Je ne sais pas.
Est-ce que je ne le reverrai plus ? Via ! Dieu ne ferait pas cela. Peuh ! Il en fait bien d’autres !
Ne blasphémons pas.
J’ai même eu l’idée qu’il n’est pas venu ce soir exprès pour perdre son pari. Les cartes avaient bien dit non. Consultons-les pour demain. Les cartes disent non . Elles mentent ! Pourquoi ? Parce qu’elles ne disent pas ce que je veux ?!
J’étais bien folle de croire que quelque chose pouvait me réussir. Ne m’est-il pas clairement démontré que tout, tout, tout me manque !
J’ai l’affreuse conviction que je ne le reverrai plus et que tout est fini.
Eh bien, qu’y a-t-il d’étonnant dans cela ? N’est-ce pas connu que je ne dois avoir que des peines dans ce monde ?
Tous ceux qui me voient rieuse et folle me disent: Vous finirez dans un couvent.
Je crois. Désappointée et lasse, lasse, lasse des constantes désillusions, d’éternels désirs non satisfaits, j’irai me cacher quelque part pour pleurer, prier et blasphémer !
Esprit malade, cœur inquiet je vais encore avoir recours à la consolation des faibles: les cartes. Encore une fois je vais leur demander si demain je le verrai. Une seule fois encore, ce sera la dernière... pour aujourd’hui.
Encore et toujours non ! Demandons au livre, peut-être me dira-t-il quelque chose: “Ciment romain qui la recouvre toute entière et la protège ». Je ne comprends pas. Encore. Non, je ne veux pas !
Résigne-toi et tais-toi ! Je suis si habituée au genre burlesque que je ne sais rien dire. D’ailleurs c’est inutile. Qui se soucie du journal d’une malheureuse ! Il y en a tant !
Il est une heure. Je vais dormir. Le sommeil, c’est le plus heureux des états, on est mort quand on dort.
Je regarde le portrait et je lance la fumée de ma cigarette sur sa figure.
Soroka, comte Antonelli, Pietro ! Dérision des dérisions ! Et à chaque fois je me laisse prendre, et chaque fois je crois que cette fois ce sera autrement que toujours.
Folle, folle, folle ! Non, pas folle, mais malheureuse.
Je l’aime surtout parce qu’il m’aime. Non, il ne m’aime pas. Il ne reviendra plus ! S’il devait revenir il serait revenu ce soir.
J’ai encore une cigarette et demie. Fumons tout.
- Il ne viendra plus, nous ne le verrons plus, disait maman, les moines et les prêtres l’enverront si loin.
Les cartes disent que je ne le verrai plus “Et de nouveau je suis prise d’un accès de désespoir” ! L’abrutissement cesse, je sens, je vois, je pleure !
Mais j’ai son portrait, je vais l’adorer. S’il m’a trompée je le maudis, si on le retient de force je l’aime, je l’aime beaucoup, je l’aime tout à fait, je l’adore, je ne veux aimer personne d’autre, je ne veux m’occuper de personne !
Bêtise que Torlonia ouvre pâle et indigne d’un cœur sale et indigne.
en travers
Je comprends bien ce sentiment et suis prête à l’éprouver encore pour n’importe quel homme qui serait à cause de moi dans une situation aussi romanesque et pitoyable.
Je suis punie pour mes stupides paroles !
Parce qu’il m’aimait je le traitais en canaille ! S’il mourait, j’en ferais un dieu et je l’adorerais toute ma vie, sans l’aimer toutefois. Toutes ces désillusions vont faire de moi une fameuse coquine, je ne crois à rien, je n’aime rien, je n’estime rien.
Incrédulité, cynisme et misanthropie !
Voilà ce que je suis, et ce n’est pas parce que je l’ai voulu. On me fait telle ! Dieu me fait telle ! Nions Dieu et ce sera complet.

Poznámky

«amazone» — a riding habit: the long, close-fitting skirt worn by women riding side-saddle in the 1870s. Not a reference to the Amazonian warriors. ↩