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Dimanche 9 avril 1876
Avec une foi fervente, un cœur ému et une âme bien disposée, je me suis confessée et j’ai communié. Maman et Dina aussi. Puis nous avons entendu la messe, j’ai écouté chaque parole et j’ai prié. Je ne demandais rien que de revoir Pietro.
Nous avons déjeuné chez Spillmann, après quoi je suis rentrée et j’eus une discussion amusante sur les Russes et les Italiens avec Paul. Dans une heure je vais monter à cheval. Je vais consacrer une demi-heure pour écrire, fumer et m’abrutir.
- Nous ne le verrons plus, c’est inutile d’y songer,- répète maman. Et comme ce qu’elle dit répond exactement à mes craintes désespérées, je suis dans un état affreux.
Je ne ris pas, je ne rage pas. Je souffre voilà tout.
Je croyais que les situations qu’on décrit dans les livres étaient imaginées. Ces difficultés de se retrouver, ces obstacles.
Eh voyez bonnes gens ! comment puis-je trouver Pietro ? Aller au couvent de Saint-Jean-et-Paul, bêtise. A qui demander ? Et quoi demander ? Le comte Antonelli s.v.p. Absurdité.
Il est perdu. Mais lui-même est-ce qu’il ne veut pas me revoir, est-ce qu’il ne va pas faire tout son possible pour cela ? Ah ! je n’en sais rien. Je suis nerveuse. Et il faut monter à cheval ! Le moindre mot me met en fureur.
Est-ce possible qu’on supprime un homme en plein jour ?
Miserere1 ! Miséricorde, j’ai toutes les peines du monde à me tenir tranquille. Mon Dieu ne me martyrisez pas toujours.
Les chevaux n’arrivent pas et nous sortons en voiture. J’espérais le voir à Borghése, après deux tours j’eus comme une petite satisfaction en pensant que je le trouverais au Pincio et je retardais exprès pour conserver l’illusion. Du Pincio un diable m’attirait vers le Corso, mais au Corso comme au Pincio et comme à Borghése je n’ai vu qu’une foule bariolée, immense, ennuyeuse.
Maman racontait pendant tout le temps l’histoire de Pietro depuis l’âge de dix-huit ans jusqu’aujourd’hui et finissait chaque paragraphe par ces mots:
- Il est mort, on l’a forcé de prononcer ses vœux, ces jésuites l’ont muré, c’est fini, il est mort.
Vous pensez quel effet cela me faisait.
N’est-ce pas enrageant d’être soumis à un pouvoir inconnu et incontestable ! Je veux parler du pouvoir qui a enlevé Pietro. Oh oui, c’est enrageant, humiliant, affreux ! Je me casse la tête pour deviner où ils ont pu le fourrer. Qu’il y a-t-il d’impossible au cardinal tant qu’il s’agit d’ordonner aux gens de l’Eglise ! Le pouvoir des prêtres est immense, il n’est pas donné à des honnêtes gens de pénétrer leurs tenebroso2-mystérieuses machinations. On s’étonne, on a peur et on admire. Il n’y a qu’à lire l’histoire des peuples pour voir leurs mains dans tous les événements, leur pouvoir invisible, leurs vues si longues qu’elles se perdent dans le vague pour des yeux peu exercés. Depuis le commencement du monde, dans tous les pays, la suprême puissance leur appartenait ostensiblement ou dissimulée. C’est encore ainsi de nos jours, on ne s’en doute pas, mais qu’on observe bien. Les révolutions en France, les troubles et le sang versé en Espagne, le nihilisme en Russie, dans les temps modernes; dans les temps anciens étaient générés les assassinats de rois, les conspirations des grands. Qu’est-ce qui en est cause ? Qu’est-ce qui les provoque ? Le progrès, les nouveaux besoins.
Ah ! bah ! Vous êtes trop simple. C’est tout simplement parce que les prêtres pour des buts à nous inconnus avaient besoin de cela et ils le faisaient, en excitant le fanatisme, les ambitions, les consciences, les cupidités.
Je voudrais bien voir quelque savant approfondir ce sujet si intéressant.
Tout le monde est allé voir je ne sais quelle chose, une merveille, un prestidigitateur, ou un diable. Je suis enfermée et je m’attends à le voir arriver apportant en triomphe le pari qu’il a perdu.
En vain, en vain !
Non, écoutez, ce serait trop fort si comme ça, tout d’un coup, on me l’enlevait pour toujours. Sans que je sache ce qu’il est devenu, ce qu’on en a fait !! Il ne peut pas ne pas revenir à Rome. Il avait tellement dit qu’il serait ici samedi au plus tard.
Et ne pouvoir rien ! Et ne savoir ou l’aller chercher ! Mais lui, lui, lui ! Est-ce qu’il ne fait rien pour revenir, est-ce qu’il ne crie pas, est-ce qu’il ne casse pas tout, est-ce qu’il ne veut pas !
Poznámky
«Miserere» — Latin: "Have mercy" (from Psalm 51, Miserere mei Deus — "Have mercy on me, O God"). Also the name of Allegri's famous choral setting, ubiquitous in Rome. Here used as a spontaneous exclamation. ↩
«tenebroso-mystérieuses» — Marie's neologism, combining Italian tenebroso (dark, shadowy) with the French adjective to create a hybrid: "darkly mysterious." ↩