Jeudi, 6 janvier 1876

C’est Noël. Nous allons à l’église, et l’air y est si rempli d’encens que je suis obligée de sortir pour dix minutes pour ne pas m’évanouir.
Botkine a été de nouveau chez nous et a apporté des adresses de professeurs. Ensuite nous prenons un landau de remise et maman va chez le prêtre russe, l’archimandrite Alexandre. Etant archimandrite, il est moine, car chez nous les diacres, les prêtres et quelque chose d’un peu plus qu’un prêtre, peuvent seuls se marier. Maman dit qu’il et charmant. Notre ambassade ne fait pas de fêtes et n’a même pas de jour fixe pour les réceptions.
Ayant une voiture convenable nous allons au Pincio et cette promenade me raccommode un peu avec Rome. Une grande foule de monde, et de voitures, et j’ai vu le roi ! J’adore les rois ! J’adore vivre dans un pays ou il y a un Roi et des princes.
Et tout le monde ici aime le roi « E brutto ma è tutto buono, tout grazioso », voilà ce qu’on en dit. Le Roi était dans une victoria à deux chevaux, avec un monsieur. Si j’étais Nina je dirais qu’il est tombé amoureux de moi, parce qu’il s’est vivement retourné et me regarda fort. Mais comme je ne suis pas Nina je ne dirai rien, sinon que j’adore le roi d’Italie, comme j’adore tous les rois, et particulièrement notre famille impériale de Russie. [Bas de page enlevé]
Quant au Surprenant, Frédéric Victor-Emmanuel est prodigieusement laid, une immense figure toute rouge, toute retroussée, comme celle d’un bulldog, mais je l’ai regardé avec attendrissement, avec respect, avec superstition. Ah ! les rois ne savent pas où prendre des serviteurs dévoués, s’ils pouvaient savoir mon cœur ils me tendraient tous les bras, car il n’y a au monde personne plus royaliste que moi, personne qui serait plus fidèle, plus dévouée, plus sincère.
J’ai encore vu.... devinez qui, j’ai vu appuyé à une des petites colonnes qui séparent le chemin où on ne fait que passer et la place où on s’arrête, au Pincio, habillé de gris, j’ai vu le beau sir Frédéric Johnstone. Il n’y a rien au monde comme un vrai grand seigneur anglais. Quand on n’en voit pas pendant quelque temps, on oublie, on regarde les autres, mais qui peut se comparer à un anglais Hamilton. Je reviens donc de nouveau à mon adoration pour les Anglais. J’ai aussi vu auprès de la portière d’une voiture, Doria, le frère cadet, celui que je nommais le Doria blanc, il m’a vue et reconnue. Je le connais surtout par le café de Nice, Rumpelmayer au cercle.
Ce monde me fait aimer Rome, le Pincio c’est la Promenade des Anglais de Rome. Je regrette à peine Nice, ville ingrate et méchante !
Quant au Surprenant, Frédéric le remplace et le surpasse très bien. (Après avoir écrit cela, j’en doute).
Triste et indécise hier, je suis gaie et confiante aujourd’hui. J’ai écrit de m’envoyer Fortuné. Le petit Saïd fera très bien ici. J’ai bien dîné, et je passe la soirée à lire l’histoire de Charles le Téméraire. -
Je croyais dans ma « candeur naïve » qu’il n’y avait du monde qu’à Nice, mais il y en a ici et beaucoup et du fort propre même. Après la Promenade nous avons passé par le Corso encombré de voitures, qui passaient entre deux haies de piétons de tous genres, Doria était parmi eux. A présent mes yeux s’ouvrent pour voir les beautés et les antiquités de Rome, je deviens curieuse, avide de tout visiter; je ne suis plus endormie. J’ai hâte d’être partout, je veux de nouveau vivre en courant.
Ah ! si je pouvais... encore un désir pour Nice ! J’ai beau dire, tous les plans que je fais aboutissent à un triomphe à Nice. C’est bien naturel. La plus sale chose en résistant acquiert de la valeur. Soyez bien persuadé de cette vraie vérité.
Ne croyez cependant pas que je sois abrutie au point de ne rien voir au delà de la ville de Saëtone, au contraire je suis plus ambitieuse que jamais, mais en passant, cracher sur quelqu’un qui vous a craché dessus, lui donner un coup de pied, c’est un plaisir que peut se permettre chaque âme bien née.

Poznámky

Russian Orthodox Christmas, celebrated on January 6/7 by the Julian calendar. ↩
In Italian in the original: E brutto ma e tutto buono, tutto grazioso — popular saying about King Victor Emmanuel II. ↩