Vendredi, 31 décembre 1875

Il est deux heures de l’après-midi, il y a deux heures que je suis levée.
Les tribulations d’hier me rendent gaie aujourd’hui. Dimanche dernier, Audiffret, Tournon et Mayer ont offert un dîner au London House et parmi les invités il y avait Prodgers et Robenson. Vont-ils s’amuser ce soir ! Ah !
La seule, la vraie, l’unique passion d’Audiffret, c’était Miss Robenson - me disait-on de tous côtés lorsque nous avons fait connaissance avec le Surprenant, on me [le] disait comme pour faire comprendre que je ne suis et ne serai jamais rien. On revient toujours à ses premières amours.
dans la marge
C’est bien ennuyeux que Audiffret me soit gâté par tous ces ennuis de Nice.
Je donnerais je ne sais quoi pour savoir la vérité.
- C’est une histoire ancienne et sainte-, il paraît qu’elle va durer cette histoire et de sainte et ancienne deviendra moderne et contemporaine. Après tous les scandales, après le grand scandale du théâtre, quand on les a sifflées, les voilà de nouveau ensemble, Mme Prodgers et Miss Robenson. Pourtant le Surprenant en a parlé d’une façon assez légère l’autre soir au théâtre, d’elle et du scandale.
Ce qui a fait beaucoup de tort à Miss Robenson, c’est son intimité avec Mme Prodgers car, enfin, Mme Prodgers n’est pas une société pour une demoiselle, voilà ce que dit tout le monde à Nice.
Et qui sait, peut-être Mme Prodgers arrangera t-elle un mariage. La jolie Américaine fera une charmante châtelaine.
Il y a un livre anglais Fair in the fearless old fashion, ou on passe en revue le monde de Nice, ou on decrit l’origine de Mrs Bodgers fille d’un gentilhomme, mariee a Bodgers, fils d’un jardinier et humble et miserable pretre lui-meme. Toute sa vie elle a reve de devenir quelqu’un, et apres toutes les humiliations, et les tourments imaginables, « Mrs Bodgers attained the summit of her ambition in Nice »
On dit aussi que son boudoir bleu est un bureau de mariage en grand.
Les héritières et les gens titrés sans fortune s’y rendaient en foule.
Elle est plus âgée que lui. Le Surprenant n’a pas vingt-cinq ans, la Pointue en a vingt-huit. Qu’est-ce que ça peut faire s’il l’adore.
dans la marge
Miss Robenson ne devait pas avoir plus de vingt-six ans.
Depuis cet été Prodgers envoyait dire par Saëtone qu’elle [amènerait] Miss Robenson.
Audiffret lui crachait dessus, à présent il vient chez elle. C’est un peu humiliant., mais elle ne regarde pas de si près et elle sait qu’elle ne peut rien être par elle-même et pour cela s’entoure de pierres aimantées. Pourvu que ses salons soient fréquentés, pourvu que sa loge soit pleine.
On parie mal de l’Américaine et on lui fait la cour.
On dit: elle est très jolie, mais ce n’est pas une jeune fille dont on ferait sa femme. Bêtise, si on aime, on aime. Oui, mais aime-t-on ?
Parce qu’un homme passe un entracte dans une loge, est-ce une raison de le croire ?
Oui, un entracte, et le dîner au London House et toutes les fois encore que je ne sais pas ?
Prodgers a dit hier:
- Emile, vous n’êtes pas venu à mon arbre de Noël, M. Saëtone a eu la bonté de venir.
Il répondit quelque chose que je n’ai pas pu entendre et la Pointue dit :
- Vous auriez fait danser les poupées, ce serait superbe.
Ma petite, ma miserable vague a fache Prodgers, comment cette petite fille, cette rien du tout ! s’est-elle dit, et elle a repris ce qui etait a elle, et que Dieu la benisse ou que le diable l’etouffe.
Pourquoi dis-je tout cela ?
Les Sapogenikoff viennent et après dîner nous commençons la bonne aventure et rions presque comme avant, c’est-à-dire que les autres étaient comme avant, mais moi je ne pouvais pas. Comme noms j’ai eu Pierre et François.
On a sonné à la porte de la rue et nous avons couru toutes ouvrir, c’était le facteur et nous avons tellement hurlé qu’il en fut tout étourdi, puis nous avons versé de la cire fondue dans de l’eau froide. J’eus une figure qu’on pouvait facilement prendre pour un château avec deux grandes tours crénelées, en la retournant de tous les côtés (c’est l’ombre qu’on regarde) j’eus successivement une espèce de lion accroupi avec une de ses pattes de devant étendue et tenant une rose. N’est-ce pas bizarre ? Puis un grand amas de je ne sais quoi surmonté d’une guirlande soutenue par des amours.
Quant à Marie, oh la malheureuse fille, sa figure de cire projettait une ombre affreuse. Une femme couchée comme une morte et les mains croisées sur la poitrine, comme les morts enfin.
Elle avait beau la retourner, de tous les cotes c’etait la meme chose, et cette femme morte lui ressemblait singulierement.
Olga et Dina eurent des ombres insignifiantes. Et à minuit moins le quart quatre glaces étaient réparées, deux chez Dina, deux chez moi. Et nous avons procédé à la grande bonne aventure. Je regardais de tous mes yeux, sans bouger et sans respirer presque, en chemise, et les cheveux épars, comme il convient. Vers le milieu, Marie vint ouvrir la porte pour prendre sa robe, et Giro a presque pleuré de la brutale interruption. Elle est brutale cette Marie, une grosse cruche sans délicatesse et sans tact. Puis ce fut Victor qui entra comme un chien mal élevé.
Mais je n’ai pas détourné les yeux, les lumières se confondaient, le corridor s’allongeait et j’ai vaguement vu un beau salon tout vide, puis tout s’est confondu. Les yeux me brûlaient, je mourais d’envie de voir quelque chose et tout à coup des petites ombres insaisissables, des lumières confuses, s’est formée une figure qui ressemblait tellement au Surprenant que j’ai rougi jusqu’au sang et, immédiatement au dessus de cette figure, une autre exactement semblable et elles disparurent toutes deux. J’en étais encore tremblante quand je vis une cravate blanche et au dessus de cette cravate une figure bête et laide, un mélange de Godard et de Robillard. Celle-là s’est reformée trois fois.
Mais tout cela était fort vague, on ne peut pas appeler cela voir. Cela tremblait, dansait, se formait et se déformait à chaque instant, il y a deux ans, j’ai bien mieux vu et je me souviens encore de l’homme à la bouteille près du comptoir du London House. Un homme aux cheveux noirs, au menton rasé, c’est tout ce que je sais puisque la bouteille lui couvrait le milieu de la figure.
A une heure et demie Marie est encore entrée disant brusquement à Giro de s’habiller. Alors je quittai le miroir, et nous allâmes au pavillon où était tout le monde et maman et Nina qui rentrent de Monaco.
Quand les Sapogenikoff furent parties, ma tante a dit que Nina a raconté que tous ces jeunes gens ont médit de nous avec Gros. De cela surgit une conversation sur ces messieurs et on s’est demandé pourquoi ils se sont tous éloignés.
Chacun donnait sa raison. Aucune n’était bonne, et moi je n’en savais pas une meilleure. Waiitsky prétend qu’Audiffret s’est fâché pour les lettres. Bien, et les autres ? Les autres parce qu’Audiffret leur a ainsi ordonné. Bêtise ! Bêtise ! Audiffret a commencé à s’éloigner depuis le mois de juillet, lorsque j’étais à Paris avec Etienne, on se souvient qu’il n’est pas venu, mais supposons qu’alors j’étais seule, il ne connaissait pas mon oncle ! Bien, et après, après Schlangenbad, j’étais à Paris avec ma tante, et il n’est pas venu.
Quand nous étions revenues à Nice, il a dit qu’il avait été mais que nous étions déjà parties. Mensonge !
A Nice il n’a pas fait de visite, après mon voyage à Florence il est venu le soir seulement et ça une fois. Après cette soirée il a dit qu’il partait, n’est pas parti, n’est plus descendu en voiture comme avant pour se promener avec nous.
En un mot il s’éloignait quand je ne savais pas encore qu’il devait pourrir.
Ensuite on s’était rassemblé chez Nina, le 26 septembre, dimanche. Le surlendemain mardi, nous le vîmes avec Gioia, et mercredi le premier tu Pourriras, fut expédié. Vous voyez bien que ce ne sont pas les lettres.
J’ai vérifié les dates d’après mon journal.
Et voila.
Voilà donc l’année finie. Il est trois heures, c’est déjà 1876.
O mon Dieu, faites que l’annee qui vient me soit plus favorable que celle qui a passe.
Il y a moyen de me purifier, et quand apres mon depart il recevra chaque jour une lettre il pensera autrement. Et la lettre d’Amerique lui fera croire que c’est la Robenson. Si je cesse d’ecrire il se dira: elle sait que je sais et n’ecrit plus. Aussi ne vais-je pas cesser, tout au contraire.
Je ne suis pas sortie aujourd’hui, mais ma tante a vu Tournon et Audiffret a cheval avec l’Anglaise et sa soeur. Qui sont ces femmes ? Elles ne sont pas belles.
Fi la vilaine année ! Pourvu que la nouvelle soit meilleure. Mon Dieu faites qu’elle soit meilleure.
Dieu que d’histoires pour Emile d’Audiffret ! Comment cela finira-t-il ?
En attendant je pars dimanche.

Poznámky

In English in the original. ↩
In English in the original. ↩