Jeudi, 30 décembre 1875

La lettre signee Alfeda-da-fe, n’a pas ete envoyee, et a sa place, maman a envoye de Monte-Carlo cette depeche:
Nice, Emile d’Audiffret, Tour Audiffret.
Le dehors est fleuri, Le dedans est pourri. Miserere ! Alfeda-da-fé.
Par télégraphe c’est beaucoup mieux.
« As-tu souffert ? as-tu pleuré ? “As-tu langui sans espérance, “L’âme en deuil, le cœur déchiré ? Alors, tu comprends ma souffrance !
(Mignon)
Ça commence par le magasin Adé. Pendant que nous y sommes, entre Mme Tutcheff. Maman me dit d’aller la saluer, mais je rougis, et ne bouge pas, alors elle-même s’approche de cette vipère et lui parle.
Chaque fois que je pleurais à la maison, maman me disait:
- Va vivre avec la tante Tutcheff. Et dernièrement elle a parlé sérieusement d’un rapprochement.
Mais ma chère tante est aussi froide que possible. Elle n’était pas seule, Mme Meynek, une autre sœur de mon père.
Celle-là a parlé plus en tante, celle-là n’avait pas l’air d’un serpent, jaune et sifflant !
Mais passons cet incident sec et désagréable.
J’étais chez les Sapogenikoff pour leur dire de venir demain veiller avec moi, et faire la bonne aventure.
Ce soir « Sapho ». J’ai mis une espèce de chemise napolitaine en crêpe de chine bleu et vieille dentelle. Le devant est blanc, les manches larges, enfin, ce n’est pas à décrire, mais original et charmant au possible. Avec une jupe blanche et une aumônière de satin blanc.
Nous arrivons à la fin du premier acte et sommes à côté de la Prodgers, et avec elle est la Robenson, et j’entends la voix du Surprenant. Cela m’a tout d’abord arrêtée comme le mors arrête un cheval qui a pris son élan. Je suis restée pendant tout l’entracte sans bouger et écoutant ce qui se disait à côté.
Ce n’est pas en vain que la Pointue est connue sous le nom de la Belle Américaine. On ne peut rien dire contre sa figure, elle est jeune, fraîche, (faux ou vrai, qu’importe ?) et adorable. On pourrait dire qu’elle est trop maigre, c’est vrai, mais une figure aussi ravissante fait passer ce défaut sous silence. Elle a les cheveux.... Ah ! ça je ne sais pas, à Spa elle était plus blonde que moi, ici elle est plus brune. N’importe, elle a de fort jolis yeux, elle est très bien coiffée. En la regardant je me suis de suite sentie les yeux trop clairs, le nez trop gros, les petits cheveux devant mal arrangés. Il n’y a rien qui enlaidit comme se sentir inférieure aux autres, les yeux deviennent ternes et l’on perd toute assurance.
Maman et ma tante ne faisaient que promener leurs yeux de l’Américaine à moi.
- Marie a une jolie bouche, dit maman après un long examen.
Aussitôt la toile levée, j’entends le Surprenant sortir, et je vois la Robenson lui prendre la main. Comme il a dû la lui serrer, et comme elle doit être heureuse !
Il s’en alla chez une dame anglaise qui, depuis peu arrivée ici, a attiré tous les hommes. Tournon, Bergerault et d’autres encore sont chez elle.
Le voyant là je me remets un peu. De loin je vois mai et il avait l’air assez vilain, il restait là comme à regret et sans dire un mot.
- N’est-ce pas qu’il a l’air bête quand il se tait ? demandai-je.
- Non, répondit ma tante, mais il a l’air féroce, il a quelque chose de la bête fauve.
Vous savez qu’on ne pouvait pas mieux dire pour me l’embellir.
Miss Robenson... (remarquez, comme depuis la Pointue je suis arrivée à dire Miss Robenson) Miss Robenson donc est parfaitement jolie.
Je reconnais simplement mon infériorité et, écrasée, ne bouge pas et ne désire rien. Seulement je brûlais et il fallait à chaque instant me mordre les lèvres, tant parce qu’elles séchaient que pour ne pas pleurer comme une bête en plein théâtre.
Le Surprenant reste un acte et un entracte chez cette Anglaise, puis revient dans sa loge, et pose mélancoliquement, pas comme avant et d’une façon exagérée, mais on voit bien qu’il ne le fait pas exprès.
Prodgers et l’Américaine s’en vont avant la fin, beaucoup avant la fin et Audiffret n’a pas la patience de rester plus de dix minutes, plus qu’elles. Au moment où la Robenson s’est levée et tournait le dos au public, j’ai vu un regard du Surprenant se fixer sur son dos tout ouaté, un regard involontaire et qui en disait assez.
Pour un pareil regard je donnerais un jour de ma vie, venant de n’importe qui, et venant du Surprenant, une semaine.
Avec ça que quelqu’un la prendrait cette semaine d’une vie aussi misérable et aussi triste que possible.
Tant que je suis animée, heureuse, je suis jolie, mais si je suis comme depuis quelque temps, adieu tout.
Je deviens et surtout je me sens laide, confuse, misérable, à me cacher sous terre.
A présent, l’Américaine, rentrée chez elle dort sans doute d’un sommeil heureux et tranquille qui lui conservera son teint, et soutiendra sa peau de vingt-sept ans. Tandis que moi, je veille, et cette veille me ride, me vieillit, me dessèche.
Je n’ai pas parlé en voiture, je sentais qu’avec les paroles viendrait un déluge. Une ou deux minutes avant d’arriver seulement, je me suis sentie assez forte pour dire ceci:
- Vraiment MM. de Tournon et Bergerault se sont conduits comme des gens très impolis. On les a invités, ils ne sont pas venus, n’ont pas fait de visite après, et ne sont même pas venus dans la loge. Oh ! vraiment c’est traiter son monde en canaille, tout à fait en canaille.
- ils ne sont allés chez personne, dit maman.
- Ne dites pas cela, je vous en prie, on ne fait ces choses-là qu’avec nous.
- Avec tout le monde, dirent ma mère et ma tante ensemble.
- S’ils le faisaient avec tout le monde, on ne les recevrait pas. Non c’est traiter en canaille. Je crois que je finirai par me brouiller avec le monde entier, ajoutai-je à la suite d’une pensée, j’avais pensé jurer de ne jamais recevoir ces gens-là mais je me ravisai aussitôt, car comme cela il faudrait jurer de ne connaître personne, puisque tout le monde de Nice est compris dans ces gens-là .
- Pourquoi donc rester à Nice ! s’écria maman, et se martyriser !
- Je pars dimanche à trois heures.
- Tu dis cela depuis un mois.
- Je pars dimanche à trois heures !
- On ne sait pas ce que tu veux.
- Je pars dimanche à trois heures !!
- Pourquoi bouillir et se déchirer ?
- Je pars dimanche à trois heures !!!!
Ça aurait pu continuer pendant longtemps, mais nous étions arrivées.
Je montai chez moi et ordonnai du thé.
- Je viendrai le prendre chez toi, dit Dina.
Je ne répondis rien et me mis à attiser le feu dans la cheminée, regardant brûler le bois et ne pensant absolument à rien, ce qui m’a sauvée d’une grande scène.
C’est, comparativement, un heureux état.
Dina est entrée et m’a demandée pourquoi le thé n’était pas encore servi. J’ai entendu, je me suis tournée vers elle et je n’ai rien dit, mais j’ai cru que j’avais dit quelque chose.
Elle essaya plusieurs fois encore de me faire parler, mais je ne répondais pas à ses questions comme sous l’influence d’un charme. Le soufflet qui commença à brûler, tant je le tenais dans le feu, me fit sourire et le montrer à Dina en disant doucement:
- Je ne sais ce qu’il a, je l’ai cassé, je crois.
Puis j’ai pris du thé, j’ai mangé, puis j’a écrit.
Mais à la première ligne je m’arrêtai, l’abrutissement cessait, le brouillard se dissipait, et je sentis tout d’un coup toute la vilenie de ma position, comme une personne longtemps renfermée sent tout à coup l’air frais du dehors.
Peut-on être traité plus sans gêne, plus en canaille que nous ici ? Mais je n’ai pas besoin de le dire, on le voit bien par les faits que j’enregistre si précieusement.
J’ai froid, ma bouche brûle; je sais bien que c’est indigne d’un esprit fort, de s’abandonner à un vil chagrin, de se ronger les doigts pour les dédains d’une ville comme Nice, mais secouer la tête, sourire avec mépris et ne plus y penser, serait trop fort. Pleurer et rager me fait plus de plaisir. Ah ! quel charmant plaisir.
Je suis arrivée à un tel énervement, que chaque morceau de musique qui n’est pas un galop, me fait pleurer. En lisant les lettres de Mme de Mouzay j’ai pleuré; dans chaque opéra je me retrouve, et les paroles les plus ordinaires me frappent au cœur.
Un pareil état ferait honneur à une femme de trente ans. Mais à seize, avoir des nerfs, pleurer comme une bête à chaque stupide phrase sentimentale, et encore où, pas au Théâtre Français, mais à l’Opéra ! Il est vrai que Pasqua est une merveilleuse comédienne.
Que voulez-vous, je ne le fais pas exprès.
Tout à l’heure encore je suis tombée à genoux en sanglotant et en implorant Dieu, les bras étendus et les yeux fixés devant moi, tout comme si Dieu était là, dans ma chambre !
Il parait que Dieu ne m’entend pas. Pourtant je crie assez fort.
Je crois que je dis des impertinences au Bon Dieu.
Ainsi, voilà, on s’est moqué de moi, puis on m’a craché dessus et on s’est détourné ! Je ne dis pas cela pour Audiffret, mais bien pour tout le monde;
Mme Sabatier va donner un bal masqué, Gambart va organiser un tournoi flamand. On va s’amuser... et moi ? Et moi ?
Et qu’est-ce que je gagne à me rouler par terre, à gémir, à hurler, à me tordre les mains, à fondre en larmes ! Des rides au visage, des sacs sous les yeux !
Oh ! en ce moment je suis si désespérée, si malheureuse que je ne désire rien ! Si toute la ville de Nice venait s’agenouiller devant moi je ne bougerais pas !.. Si ! si ! je lui donnerais un coup de pied ! Car enfin que leur ai-je fait !
“ Voir le dernier Niçois à son dernier soupir, “ Moi, seule en être cause et mourir de plaisir !
Voyons, peut-être suis-je laide, bête ? Non, non, mais je suis si humiliée, si peureuse ! Je suis comme ces malheureux chiens de la rue qui même lorsqu’on les caresse, se baissent jusqu’à ramper par terre ou s’enfuient en tremblant !
Tout au contraire des autres, ce qui me coûte le plus de peines me fait le moins plaisir. A présent si on m’offrait d’aller au Cercle de la Méditerranée, je n’irais pas. A présent... Bon voilà que je sanglote encore à faire peur ! Qu’est-ce que je voulais dire, à présent ?
Les choses que j’obtiens avec des larmes et des gémissements me sont pour ainsi dire, abîmées, gâtées; j’en suis dégoûtée de suite;
Mon Dieu, est-ce que toute ma vie sera ainsi !
Lundi il y aura un Tir aux pigeons, je ne m’en inquiète seulement pas. Et avant !
Je voudrais posséder le talent de tous les auteurs réunis pour pouvoir donner une juste idée de mon profond désespoir, de mon amour-propre blessé, de toutes mes illusions détruites, de tous mes désirs contrariés. Il suffit que je désire pour que rien n’arrive !
Trouverai-je jamais un chien de la rue, affamé et battu par tous les gamins, un cheval, qui depuis le matin jusqu’au soir traîne des poids énormes, un âne de moulin, un rat d’église, un professeur de mathématique sans leçons, un prêtre destitué, un diable quelconque assez écrasé, assez misérable, assez triste, assez humilié, assez abattu, pour le comparer à moi !
J’ai des robes, une maison, un bon manger, une voiture, des loges et des places dans tous les endroits payants !
Combien il y a qui n’ont rien et qui me voyant passer en voiture avec une belle robe, m’envient et me pensent heureuse !
« De mici lamenti stancava il ciel “ E lo stanca amora !
Mais que faire, que faire ! Où est mon orgueil, où est ma noble fierté, où est ma fermeté ! Ecrasé, tout est écrasé !
Ce qu’il y a d’affreux chez moi, c’est que les humiliations passées ne glissent pas sur mon cœur, mais laissent leur trace hideuse !
Pour faire comprendre à quel point je suis arrivée, je dirai que je ne désire rien en ce moment, que tout m’agace, que je veux seulement m’enfermer et rester couchée dans quelque coin, la figure contre la terre !
C’est étonnant comme je pense peu au Surprenant comme à Emile, et comme j’y pense beaucoup comme à M. d’Audiffret, c’est-à-dire, comme à Tournon et aux autres.
C’est que, voyez-vous, dans une disposition d’esprit comme la mienne l’amour n’a rien à faire. Je suis sans doute blessée, chagrinée même, je tordrais volontiers le cou à la Robenson, mais l’autre tourment domine, me ronge, me tue !
Mais qu’est-ce que je gagne à hurler ? Des rides, je m’enlaidis, tandis qu’elle se soigne, car elle sait qu’elle n’a que sa beauté. Et moi je n’ai rien ! Je n’ai rien à soigner !
Ai-je le courage de penser à ma figure, abattue, repoussée de partout.
Dans notre affreuse position je n’ai même pas la consolation de penser que je plais à quelqu’un ! Ni comme Mademoiselle, ni comme femme !
Rien, rien, rien ! Des moqueries, du mépris !
Oh ! rage ! Tigre et hyène ! Que ne descend-il pas du ciel un torrent de lave et de flamme, pour tout engloutir et tout réduire au néant !
Je ne voudrais pas que l’on crût que je m’accuse en disant cela d’Audiffret.
Si c’était lui qui me faisait pleurer et rager je le dirais simplement comme je l’ai dit dix fois. Je ne cache pas que son... non, sa sympathie, me ferait endurer bien des choses, et m’épargner bien du chagrin. Mais pensez-donc, je n’ai rien pour me faire aimer la vie, rien, rien, rien !
Les amusements de mon âge me sont refusés ! Je n’ai même pas ce que chaque Américaine aux jupes retroussées a, ce que chaque fille simple a, je ne danse même pas.
La promenade en voiture et les robes !!!!!
Jamais vous ne comprendrez, jamais vous ne vous ferez une idée de mon existence.
Vous me lirez et vous rirez.
Riez, riez, mais peut-être se trouvera t-il quelq’un qui pleurera ! Non, personne ne me comprend ! Une vie comme ma vie, avec un caractère comme mon caractère !!!
Mon Dieu, pardonnez-moi ! Sainte Vierge Marie, priez Dieu pour moi, qu’il me regarde un instant, qu’il ne soit pas un Dieu sans miséricorde, qu’il me pardonne ! Dieu, Dieu, entendez-ma voix ! Je vous jure que je crois en Vous, Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi ! Jésus, Seigneur fils de Dieu, ayez pitié de moi ! Vous seul savez l’étendue de mes douleurs, la profondeur de mes blessures, vous seul savez; un homme ne peut pas savoir, ayez donc pitié de moi !
Je vous promets, mon Dieu, si vous me prenez en pitié, si vous me relevez, si vous me faites vivre comme j’aime, je vous promets d’aller depuis Kharkoff jusqu’à Kiew à pied, comme les pèlerins. Si en outre Vous satisfaites mon ambition et si vous me rendez tout à fait heureuse, je vous promets d’aller à Jerusalem et de faire le dixième du chemin à pied !
N’est-ce pas un péché de faire ce que je fais ! Des saints ont fait des vœux, oui, mais j’ai l’air de faire des conditions, non Dieu voit que mon intention est bonne et si je fais mal Il me pardonnera car je désire bien faire.
Mon Dieu, pardonnez-moi mes péchés, et prenez-moi en pitié ! Faites que j’accomplisse mes promesses ! Mon Dieu, Jésus Seigneur et la Sainte vierge Marie, soyez bon !
Au nom du père et du fils et du Saint Esprit.
Sainte Marie c’est peut-être bête mais il me semble que comme femme vous êtes plus clémente, plus indulgente, prenez-moi sous votre protection, et je jure de destiner un dixième de mon revenu à toutes sortes de bonnes œuvres. Si je fais mal, c’est sans le vouloir, Pardon !

Poznámky

Parody of Camille's imprecation in Corneille's Horace (IV, 5): «Voir le dernier Romain à son dernier soupir, / Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !» Marie puts «Niçois» in place of «Romain». ↩