Samedi, 1er janvier 1876

La voilà la nouvelle année ! salut et grâce !
Et bien, pas si mal que je pensais, le premier jour de 1876. On dit que toute l’année se passe à peu près comme le premier jour, et c’est vrai. Le premier janvier dernier j’ai passé en wagon, et en effet j’ai beaucoup voyagé. La journée commence par la lettre suivante que je mets à la poste:
Lettre recopiéeLettre anonyme de Marie à Emile d’Audiffret, 1er janvier 1876
Malheureux ! Ton âme, hypothéquée à Satan, qui tout dernièrement encore a eu la bonté de venir à la Tour en personne, réclamer le montant des intérêts, et que tu n’as pu payer, ton âme, dis-je, sera honteusement vendue sur Folle Enchère, le 4 janvier 1876, au jour de mardi, à l’heure de minuit, dans la salle des Ventes à la Criée près du tribunal civil de Nice. Mise à prix fr. 3. Pour tous renseignements s’adresser à Maitre Armelfi, avoué poursuivant.
Puis je fais une promenade en voiture, mais la jeunesse dorée ne se voit pas, les Anglaises non plus. Ces heureux garnements s’amusent quelque part.
Au moment ou nous arretons devant la porte de Mme de Mouzay, Tournon passe et s’approche et nous parle tout comme si [de] rien n’etait. Ecoutez, reellement je ne comprends rien.
Chez Mme de Mouzay, nous trouvons la vicomtesse de Ballore et en l’apercevant je m’ecriai de suite que nous devions aller chez elle.
dans la marge
Je compose des drames entiers parce qu’on vient ou ne vient pas dans la loge etc.
De cette façon je m’épargne une visite. De Ballore et sa fille étaient dernièrement chez nous et sont toujours très polies et très charmantes. C’est une visite d’adieu. P.P.C.
A l’instant il me vient une idée, j’enverrai demain cette carte de visite au Surprenant:
Les moines de Cimiez.
Condoleances.
Cette carte est suivie de la lettre suivante:
Lettre recopiéeLettre de Marie à Emile d’Audiffret, signée « les moines de Cimiez », janvier 1876
Notre frere ! Nous pouvons bien vous nommer ainsi, car nous entendons que la grâce vous a touché et que vous renoncez enfin aux putrides plaisirs de ce monde. O notre frère, quel triomphe pour l’ange du Bien ! Vous renoncez donc aux perfides tentations des filles, aux immorales fréquentations des lieux de perdition ? Vous renoncez à Saëtone, qu’on devrait plutôt nommer Satan, car c’est un tentateur bien plus dangereux que Lucifer Belzébuth et Pluton ! Vous n’allez plus au London House, (gouffre affreux) ni à la Maison Dorée, [t]averne malfaisante ! Ni au Théâtre Français, abîme de dépravation ! Ni au coulisses de l’Opéra, dégradante abomination ! Vous ne fréquentez plus les actrices, vous n’etes plus amoureux de Mlle Provano, dangereuse beauté, ni de Maria Sonino entraînante sirène ! Vous renoncez enfin à l’éternelle damnation de votre âme ! O notre frère ! Vous ne jouez plus [au] Cercle, ce trou d’enfer nauséabond et abominable ! Ame forte et courageuse, cœur surhumain ! Tu ne regrettes donc pas la dame aux lunettes et Maurice Gros ! Tu renonces à leurs attractions ! Tu t’élèves, tu te purifies ! Tu as erré, tu as été dépravé, tu as manqué de pourrir, mais tu t’arrêtes ! Notre frère, nous sommes attendris, extasiés, remués jusqu’au fond de l’âme, car nous estimons la nouvelle de votre conversion vraie, elle nous a été apportée ce jourd’hui par le frère Ardigo qui vient de quitter le monde et l’hôtel des Dames. Lui aussi ! Venez, frère Emile, venez ! Nous vous attendons, nous prions pour vous ! Nos bras vous sont ouverts, nos ciseaux sont préparés pour vous tondre, le froc vous attend ! Secouez de vos sandales pointues la poussière de la Promenade des Anglais, et venez, venez gagner la couronne éternelle aux pieds du Seigneur ! Les moines de Cimiez P.S. Moi aussi, j’ai un cœur, moi aussi j’ai une âme, je suis attendri et impatient de vous voir arriver, ô mon frère ! d’autant plus que probablement vous partagerez mes labeurs pendant votre noviciat. Le porteur d’eau du couvent.
Je suis positivement enchantée de ces lettres. Celle des moines n’est que le commencement d’une longue correspondance que vous lirez avec plaisir.
Le général dîne chez nous et nous allons revoir « Sapho » avec lui. La salle est pleine mais absence complète des élégants et des élégantes. Je trouve un tas de choses amusantes à dire qui font rire toute la loge.
Ricardo vient, comme toujours. Le mari de l’Anglaise était tout le temps dans sa loge, comme un gros imbécile qu’il est, pendant que sa femme rit et s’amuse avec le frère Emile, Tournon et les autres.
Pépino regarde de derrière sa colonne.
Ecoutez, je suis furieuse de la mort de « Sapho » ! Ces grosses brutes en blanc, ces païens inflexibles et absurdes !
Pauvre femme !
Je crois que je dis des bêtises, tant pis, je suis gaie.
A la sortie Pépino vient me parler.
- Domani, partirò, sono lontana da voi I- chantai-je de Mignon.
- Vraiment Mademoiselle demain ? Alors je lui dis que oui et lui est tellement attendri de mon rire qu’il me met en voiture et demande la permission de venir demain à la gare.
Demain, oui demain. Je suis contente de partir.
Croyez-vous que cela me soit agréable de voir tous les plaisirs me passer sous le nez !
Addio dunque, tutti quanti !
Je suis toute heureuse car j’ai fait tout un plan, plan qui tombera comme les autres mais qui m’amuse en attendant. Nous avons notre maison à Nice, il est impossible qu’un jour ou l’autre le Surprenant ne revienne.
Vous comprenez bien comment je le recevrais en pareil cas, le plus petit amour-propre ordonne d’agir ainsi. Lui en sera furieux, comme c’est dans l’ordre des choses, et moi je serai heureuse.
Fort bien et s’il se marie ? Aï, aï ! eh bien s’il se marie tant pis, ce ne sera pas mon premier projet fichu.
Et s’il ne revient pas du tout ? C’est peu probable, nous sommes voisins, nous nous connaissons. Enfin voilà, s’il n’était pas deux heures du matin j’écrirais toute une histoire sur la vente de l’âme, les moines etc. etc.
Je n’ai pas pleuré, je ne me suis pas sentie une seule fois triste. Très gentil jour, pour commencer l’année. Je ne sais si on le voit mais je sens que je parle et j’agis comme Audiffret.
Je pars et je ne pense qu’a revenir. A Rome je changerai d’avis sans doute. Pourvu que rien ne me retienne demain !
Dieu faites que rien ne me retienne.
Tout de meme « c’est ici que je voudrais vivre ».
Ah ! ces maudites Anglaises, qui sont-elles ?
J’avais deja enferme le cahier, mais je trouvai un tas de choses a dire. J’ai regarde la grande caricature, ou nous sommes cinq. J’ai pense a tout, a Mme Prodgers, aux Anglaises, au Nicois, a Sapho, a Mignon, au printemps dernier a un tas de choses en un mot. J’avais beaucoup a dire et pourtant voyez, je m’arrete. C’est que c’est ennuyeux de partir, oui, mais c’est affreux de rester.
Pasqua a des expressions et des mouvements dramatiques si naturels, qu’elle me ravit et m’émeut. Voyons, que voulais-je écrire ? Que je suis tranquille et troublée, triste et joyeuse, jalouse et indifférente. Il me semble que la société d’ici est facile à avoir et en même temps que c’est impossible.
« Je veux rester et je veux fuir “Comment cela va-t-il finir ? ! “
Je ne peux pas me coucher, je suis tout agitée. Oh ! rassurez-vous de grâce, ce n’est pas de M. d’Audiffret qu’il s’agit mais simplement parce que je pars. C’est une émotion. L’incertitude, le vague, le changement.
Quitter le connu pour l’inconnu... Le connu me maltraite !
Allons, n’ai-je pas dit que c’était affreux de voir tous les plaisirs me passer sous le nez ! Oh ! oui c’est affreux.
Dieu faites que je parte, que rien ne m’empêche de partir. Que je parte et que je revienne.

Poznámky

Pour Prendre Congé — the standard notation on a calling card for a farewell visit. ↩
In Italian in the original: Domani, partiro, sono lontana da voi — from Ambroise Thomas's opera Mignon. ↩
In Italian in the original: Addio dunque, tutti quanti! ↩